LES ÉDITOS

« Nous autres, civilisations… »

6 février 2012

Tribune de Bertrand Delanoë publiée le 6 février 2012 sur le site du Huffington Post


« J’ai tenu des propos de bon sens et d’évidence ». Ainsi se justifie, ce lundi matin, le ministre de l’Intérieur. Le bon sens et l’évidence sont les pauvres recours que l’on invoque quand la raison, avec ses arguments, sa logique, et ses démonstrations, vous laisse sans armes et sans voix. Mais l’affaire est trop grave pour qu’il soit possible de s’en tenir là. Ce qui est en cause, c’est l’honneur de la politique.


La politique perd le sens de son propre honneur quand elle sacrifie sa fin à ses moyens, c’est-à-dire quand les responsables publics se révèlent prêts à tout pour gagner les élections. M. Guéant a-t-il agi (car de telles paroles sont des actes, et des actes lourds) par calcul ou par conviction ? Croit-il vraiment, sincèrement, au fond de sa conscience, que « toutes les civilisations ne se valent pas » ? Ou joint-il seulement sa voix au chœur affolé et égaré d’un pouvoir en perdition qui court derrière les idées et les électeurs du Front national ? Là n’est plus la question : ce qu’il a dit, il l’a dit, et les républicains ne peuvent le laisser sans réponse.


Inutile, d’abord, de se dissimuler derrière la sémantique : en évoquant une hiérarchie des civilisations, le ministre de l’Intérieur visait, très précisément et spécifiquement, l’islam. Il ciblait ces musulmans dont il disait l’année dernière qu’ils étaient trop nombreux en France, et qui aujourd’hui, sont décrits comme les représentants d’une civilisation inférieure notamment à cause des « prières de rue » (sic). Je ferai remarquer au ministre de l’Intérieur que le fait de prier dans la rue n’est pas plus le propre des civilisations musulmanes que des civilisations chrétiennes. Dans les pays de culture d’islam, les musulmans prient à la mosquée. Si, dans nos villes, ils prient trop souvent dans la rue, ce n’est ni par goût ni par défi, mais faute de pouvoir faire autrement.


Mais la question est plus profonde encore. Car en établissant un classement des civilisations, au bas duquel figure l’islam, M. Guéant a insulté, par ignorance et par malveillance, des cultures diverses, raffinées, extraordinairement ouvertes, hospitalières et tolérantes. Les civilisations musulmanes ont produit des esprits aussi généreux et mûrs qu’Ibn Khaldoun, Omar Khayam, l’émir Abd El Kader. Ces génies de l’islam ont illuminé leurs pays, mais aussi la culture universelle, de l’amour apaisé des découvertes désintéressées. Ils aimaient la vie, ils respectaient les autres, ils défendaient les femmes, ils n’offensaient pas les faibles. Les décrire comme les représentants de civilisations qui ne valent pas la nôtre, c’est plus que nous ne pouvons supporter en termes de vulgarité d’esprit et de langage. M. Guéant soutiendra-t-il que les musulmans d’aujourd’hui ont dévoyé cet islam des Lumières ? Mais les musulmans de notre siècle, Monsieur le ministre, ne s’appellent pas tous Ahmadinejad ou Ben Laden. Ils s’appellent Mohamed Charfi, Alaa Al Aswany. Lisez-les, entendez-les, comprenez-les, et osez revenir, en face, nous dire qu’ils incarnent une civilisation indigne de la nôtre.


Quant à soutenir que nos sociétés chrétiennes offrent les exemples immuables de l’égalité entre les femmes et les hommes et du respect des différences… je voudrais simplement que l’on n’oublie pas que l’histoire est longue, compliquée et tragique. La civilisation occidentale, dans la faible mesure où cette expression a un sens, c’est aussi l’Inquisition, ce sont les Croisades, ce sont les bûchers de l’intolérance, c’est le mépris des femmes, c’est la persécution des minorités. De ce passé, qui a la réalité et la dureté des choses vraies, je ne déduirai rien qui porte un jugement sur notre culture, sur le fonds commun de nos paysages familiers. J’en conclurai seulement qu’aucune civilisation n’est réductible aux catégories du bien et du mal. Les civilisations sont soumises au temps historique. Comme les êtres, elles sont faites de nuances, de contradictions, d’évolutions. Elles contiennent le pire comme le meilleur. Et elles ont besoin les unes des autres pour donner, à travers le reflet de leurs miroirs jumeaux, une idée de l’esprit humain dans son universalité.


Au « bon sens » de M. Guéant, je souhaite que nous opposions le sens- je veux dire la volonté de trouver, à travers les tours et les détours d’une histoire tourmentée, des échos qui se rejoignent pour exprimer une certaine droiture, une certaine ouverture d’esprit et de cœur, un humanisme en somme qui n’est la propriété d’aucun continent ni d’aucun siècle. Sachons en un mot, rester civilisés, garder le sens de la vérité et de la mesure, ne jamais oublier qu’il y a des mots qui, dans la dureté de leurs simplifications, blessent au-delà du supportable. Et l’accumulation des blessures peut avoir des conséquences incalculables. Face à l’amoncellement des nuages du populisme et du ressentiment, souvenons-nous du mot qui ouvre l’essai auquel Paul Valéry a donné, précisément, le titre de Variété : « Nous autres, civilisations, nous savons que nous sommes mortelles ».

12 commentaires à “« Nous autres, civilisations… »”

  1. slide dit :

    Al-Khawarizmi, dont le nom latinisé a donné “algorithme”, est à n’en pas douter le créateur de toute démarche d’ingénierie : encore quelqu’un dont notre civilisation ne peut pas dire qu’il était “de trop”… Mais c’est peut-être trop demander à l’UMP de remettre ses priorités à l’endroit – l’industrie avant les loisirs, le droit d’auteur avant le droit du travail… Chacun ses priorités.

    • Alkoum dit :

      Rien à redire par rapport à l’argumentation de raison de Mr Delanoë, si ce n’est de rappeler qu’un Ibn Roschd (Averroes pour les latinistes)défendait le principe de laïcité 8 siècles avant la parution du concept lui même (je conseille à Mr Guéant d’intérroger la notion de double vérité chez Ibn Roschd).Si ce grand philosophe est encore cité aujourd’hui, ce qui ne sera plus le cas de Mr Guéant dans quelques mois,c’est qu’il fait partie de ce patrimoine que l’humanité a accumulé, indépendemment de ses origines, mais pour des raisons d’universalité.
      Les propos de Mr Guéant ne m’inquiètent pas, ni les contorsions des uns et des autres (Dati, Morano…)pour soutenir une énième imbécillité. Je ne soupçonne ni Madame Dati, ni Madame Morano de perdre leur précieux temps à lire des textes qui ne sont évoqués dans aucun des salons de mode fréquentés par ces dames…
      En revanche, j’ai même mal pour un Mr Juppé. Qu’a-t-il encore à gagner (ou perdre) en restatnt dans le Titanic (c’est sa propre expression)?

  2. Quand une certaine France en faillite fait porter aux autres ses propres échecs, cela donne la “collaboration” – espérons que le bon sens l’emportera en avril 2012, non la catastrophe.

  3. Jean-Pierre Darmon dit :

    Cher Bertrand Delanoë,
    Merci de ce texte juste et fort, qui répond si bien à de “petites phrases” inadmissibles, et tout particulièrement merci pour votre hommage à Mohamed Charfi, dont l’œuvre a contribué à préparer à la liberté le peuple de Tunisie, notre République sœur
    Jean-Pierre Darmon

  4. lisael dit :

    De loin le meilleur commentaire que j’ai lu en réponse à ce “dérapage”, en particulier la mise en perspective de l’évolution de nos civilisations.

    Ne serrait-ce qu’en France, l’égalité homme/femme n’est effective dans la loi que depuis trente ans, et est loin d’être acquise dans nos mentalités d’êtres supérieurement civilisés…

    Alors de grâce, Mr Guéant, un tout petit peu d’humilité et de réalisme historique avant de sortir vos énormités. La paix et la fraternité vous remercient d’avance de vos efforts.

  5. Blanquet dit :

    J’aime bien les deux premiers paragraphes : enfin on prend de la hauteur, quelqu’un est en train de chercher à exprimer ce qui pourrait ressembler à la vérité philosophique toujours en quête d’elle-même, prudente, incertaine et rayonnante, dont la politique devrait offrir le meilleur reflet. Et puis patatra, ça s’écroule, j’oserai dire lamentablement, avec le troisième paragraphe. La grandeur d’esprit disparaît et le procès d’intention commence, aussi bas et nul que ce qu’il prétend juger. On nous dit abruptement que l’autre a visé ‘Islam”, rien moins, et on le rejoint sur le même plan mesquin, borné, à mes yeux simplement ridicule s’il n’était dangereux, bien loin de la culture et la civilisation dite judéo-chrétienne qui est censée être la nôtre :”Aime ton prochain comme toi-même !”.(Je sais là que je vous fais rire).
    Et si j’affirmais, moi, qu’est-ce qui m’en empêche, que Guéant, visait, avant l’Islam, les Hottentots, les Pygmées, l’Espagne catholique du Siècle d’Or, les Amazones, la Grèce hellénistique, Sodome et Gomorrhe, et la Suède, hein!
    Y’en a marre.
    Je crois qu’avant d’être “contre” Untel ou Untel pour nous faire assister à une bagarre de cour de récréation qui, malheureusement, finit souvent par être mortelle, il conviendrait d’être “pour” quelque chose qui en vaille la peine, comme le peuple est souvent obligé de le réclamer en descendant dans la rue, ce qui risque d’ advenir prochainement, du moins tant que nous sommes encore vivants.

  6. ALLORENT dit :

    J’ai honte, et je suis très inquiet pour notre Pays, quand j’entends un ministre de notre République, M. Guéant, tenir les propos qu’il a lancés ce lundi. Et ses actes, avec la chasse aux immigrés, qui entraîne tant de drames humains, sont aussi déplorables !
    J’approuve totalement le texte de B. Delanoe et le fait mien.

    Jean ALLORENT (Strasbourg)

  7. Tordjman dit :

    C’est incroyable, mais vraiment la droite fait expré elle joue le jeu du Frond National

  8. Merci, Bertrand Delanoe, de réagir toujours avec ces mots qui nous font du bien

  9. Gilles Rousselot Vigier dit :

    Claude Guéant a raison : toutes les civilisations ne se valent pas.
    Celle à laquelle il appartient est à l’origine entre autres de l’extermination des indiens d’Amérique, du génocide des juifs d’Europe par des méthodes industrielles, de la déportation et de la déshumanisation de plus de 400 millions d’africains vendus comme des bêtes, de l’oppression et de la colonisation de la plupart des peuples de la planète, du largage de 2 bombes atomiques sur des populations civiles au Japon en 1945, du massacre des Harkis….et enfin du libéralisme qui est entrain de détruire le monde à petit feu…

  10. Marie-Christine LARRETTA dit :

    Ce qui me tracasse dans les propos du Gouvernement SARKOZY c’est que chaque propos, chaque actions sont très lucidement employées de façon que ça claquent violemment comme pour traumatiser un peut plus les plus fragile et aussi faire passer quelques pullules de cyanures savamment dosées ! Ils sont devenus presque Maître dans la manipulation du Peuple ! Je dis presque ! Car, le Peuple n’est pas dupe !!! Rappelons nous, Sarkosy fut Sinistre de l’intérieur, et qui c’est occupé des Urnes électronique ??? Maintenant c’est GUENAT et je suis plus choqué de ce”tte action que tous leurs bla bla qui devraient nous passer au dessus de la tête comme les nuages orageux car celles ci peuvent être programmées de façon à faire élire un parti fraudeur !!! ça, cela me mine car comment stopper l’Arnaque !?
    Le vote franc et massif populaire avec le dépouillage populaire seul compte ! Oui, la j’ai peur de ça car il ce peut que les dernières élections furent raflées par le parti en place de cette façon ! Je sais comment l’enrayer mais je n’ai trouvé aucun interlocuteurs !!! Avez vous vu le débat hier soir à la téloche ? Angela Merkel avec Nicolas Sarkozy ? Sarkosy semble tellement sure de lui à ne pas quitter l’Élisée malgres la débâcle !!!
    Monsieur Bertrand Delanoë si vous me lisez passer le message pour agir contre la fraude des Urnes électroniques auprès de François HOLLANDE pour définir d’une action concerté !!!

  11. Coquille bernard dit :

    Il est évident qu’il y a provocation en tout genre de la part des responsables gouvernementaux !
    Y répondre n’est pas, forçément, utile car, cette provocation sournoise est à l’image de ceux qui l’ont créée !
    C’est bien connu, quand on veut faire perdre les pédales à autrui, inventer des situations incohérentes, ne servent que ceux qui les professent.
    Le piège est d’y répondre et, malheureusement, ce n’est pas facile de l’éviter.
    un conseil aux destinataires de ces insanités – laisser dire et, bien faire.
    Se rappeler: On se valorise en valorisant son prochain, l’inverse est, encore plus vrai !

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