LES ÉDITOS

Entretien de Bertrand Delanoë au Monde

9 juillet 2011


Quelle leçon tirez-vous de l’affaire Strauss-Kahn ?  
Nous devons nous interroger sérieusement sur le fonctionnement de notre société. Comment un tel emballement a-t-il pu se produire ? Sans connaître les faits, sans la moindre preuve ?


Vous mettez en cause la presse ?
Pas seulement, c’est toute notre société qui débloque. On a davantage parlé de l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn que de la mise hors d’état de nuire de Ben Laden; on a davantage commenté sa mise en liberté sur parole que la libération des deux otages français détenus en Afghanistan. C’est le travers des démocraties d’opinion. Le commentaire se substitue à l’information. DSK menotté était déjà forcément coupable. Une société fondée sur la rumeur et la précipitation est une société dont l’esprit se dégrade.  


Croyez-vous à un piège ?
Je n’en sais rien.


Le PS a-t-il bien géré l’affaire ?
Martine Aubry a eu une attitude de dignité remarquable et remarquée par tous.


Pourquoi n’a-t-elle pas souhaité remettre en cause le calendrier de la primaire ?
Car la question ne se pose pas.


Vous ne croyez pas possible  un retour politique de DSK ?
S’il voulait être candidat le 20 juillet alors que la clôture des candidatures est le 13, il est évident qu’avec un peu de bon sens on trouverait la solution. DSK est dans une épreuve terrible, ayons du respect, y compris pour le moment où il voudra s’exprimer. Cela n’appartient qu’à lui.


En attendant son ombre pèse sur la primaire.
Mais non, il n’ y a pas d’ombre sur la primaire. Il y a la vie et la réalité de l’enjeu : parler aux Français de leur avenir.


Le pacte n’existe plus entre Martine Aubry et DSK ?  
C’est une femme libre. Je ne la vois dépendante de personne.  


Avant même son arrestation, DSK n’était visiblement pas votre favori.
Il avait demandé à me voir. Si le rendez-vous avait pu avoir lieu, nous aurions eu une discussion de fond et je me serais déterminé en conséquence. Mais Martine Aubry me paraissait déjà incarner le mieux l’exigence de justice et de dignité qui seront les deux grands enjeux de 2012. A travers ses responsabilités  nationales et locales, elle a prouvé  une capacité à faire avancer la justice avec efficacité, et une culture politique susceptible de restaurer la dignité de la démocratie. Elle a enfin le caractère et le courage d’une femme d’Etat.


Avait-elle envie de se présenter ?
Je n’emploierais pas ce terme. Sa détermination est  née de la profondeur de son analyse sur l’enjeu de 2012. Elle a agi par devoir, au meilleur sens du terme


A quelles conditions la primaire peut-elle réussir ?
Les candidats doivent parler avec les Français. La primaire n’est pas un congrès.


Vous craignez l’affirmation des différences ?
Je crains les petites phrases assassines, notamment des entourages. Chacun devra faire preuve de hauteur de vue, et respecter tous les candidats.


Quels thèmes devront être mis en avant ?
D’abord l’emploi. L’échec du gouvernement est considérable. Pour que les Français reprennent confiance, il faut recréer un vrai service public de l’emploi qui vienne en aide aux personnes les plus éloignées du marché du travail : notamment les jeunes, les moins qualifiés, mais aussi les seniors, dans un contexte où s’installe le chômage de longue durée. La Banque publique d’investissement qui figure dans le projet du PS a le mérite de se concentrer sur les secteurs d’avenir : les nouvelles technologies et les énergies renouvelables, qui créent des emplois non délocalisables.


Le PS propose de créer 300 000 emplois d’avenir. Nicolas Sarkozy ironise sur « le socialisme du passé »
Parce que les emplois d’avenir ressemblent aux emplois jeunes qu’avait créés Martine Aubry en 1997 lorsqu’elle était ministre du travail de Lionel Jospin ? Eh bien ce fut une réussite et nous renvoyons M. Sarkozy à son bilan.


A titre personnel, vous proposez de créer un impôt provisoire sur les hauts revenus. N’est-ce pas une petite bombe ?
Nous sommes en guerre contre la dette et les déficits. Et quand on est en guerre on dit la vérité. La vérité, c’est qu’il faut des ressources nouvelles pour désendetter la France et restaurer la puissance publique. Donc oui, je suis favorable, au-delà de la réforme fiscale que nous proposons, à ce que l’on demande aux plus favorisés un effort exceptionnel et limité dans le temps. Comme un effort de guerre, pour redonner de la force au pays.


Ne craignez-vous pas que l’augmentation des impôts soit impopulaire ?
Le débat existe au PS. Je sais pour ma part qu’en 2008, lorsque j’ai annoncé aux Parisiens, avant les élections, une augmentation des impôts, ils m’ont largement accordé leur confiance. Les citoyens sont parfois plus courageux que les dirigeants. Il faut dire la vérité. Le pays a été considérablement affaibli : le déficit a été multiplié par quatre en quatre ans, la dette s’est accrue d’un tiers. Il faut avoir le courage de redresser le pays pour qu’il puisse reprendre une marche en avant.


En quoi consiste le changement de « culture démocratique » que vous préconisez ?
La majorité actuelle a été capable de manipulations d’un cynisme inouï – je pense notamment aux déclarations de M. Guéant [le Ministre de l'intérieur] sur l’échec scolaire des enfants d’immigrés. Il faut remettre de la morale dans la vie publique, respecter la parole donnée, assainir le système des nominations. Je tiens beaucoup à une loi limitant le cumul des mandats. Les parlementaires ne devraient exercer aucune fonction exécutive dans les collectivités locales. Les membres du gouvernement ne devraient pas appartenir à un exécutif local.


Pourquoi Nicolas Sarkozy, qui est très bas dans les sondages, fait-il encore peur à la gauche ?
Les valeurs de la gauche correspondent à ce dont la France a besoin pour la période 2012-2017:  plus de justice, d’innovation et une meilleure efficacité de la puissance publique en matière d’éducation, de santé, de sécurité. Mais M. Sarkozy a du talent. Et le rapport de force droite-gauche est relativement équilibré. Rien ne nous autorise à l’arrogance.


Si la gauche gagne en 2012, laisserez-vous votre fauteuil de maire à Anne Hidalgo sans attendre 2014 ?
J’aime Paris et mon mandat me passionne. Pour moi rien n’est au dessus du suffrage universel. En même temps je ne suis pas homme à fuir mes responsabilités. Quant à Anne Hidalgo, j’ai une très grande confiance en elle.


N’avez-vous pas un accord avec Martine Aubry pour entrer au gouvernement ?
Jamais. Nous nous connaissons bien. Ce n’est pas notre genre.


A Paris, la droite s’agite. Cela vous inquiète-t-il ?     
Je constate que la droite garde les mêmes caractéristiques fondamentales depuis dix ans : l’esprit de division et la plus grande indifférence aux attentes des Parisiens.


Pourquoi alors êtes-vous si agressif à l’égard de  M.Fillon ?  
Mais c’est lui qui est agressif vis-à-vis de Paris! J’ai cru l’entendre dire que la municipalité parisienne était sectaire et qu’elle gérait mal. Un seul exemple montre que c’est tout l’inverse: au niveau national l’Etat prend en charge 28% du financement de l’allocation personnalisée d’autonomie mais, à Paris, seulement 6%. La dette de l’Etat envers Paris s’élève à 1,1 milliard d’euros. Si M. Fillon veut séduire les Parisiens, ce n’est pas la meilleure façon de s’y prendre.


L’immobilier flambe dans votre ville. N’est-ce pas un constat d’échec de votre politique ?
C’est un enjeu essentiel et difficile. Au bout de 13 ans grâce à la gauche, la capitale aura 20% de logements sociaux. Paris avait perdu 170 000 habitants dans les quinze ans qui ont précédé 2001. Depuis dix ans, la capitale en a regagné 100 000, avec une diversité sociale et générationnelle qui a progressé. La flambée des prix est liée à l’attractivité de Paris. Ce qui manque, c’est un instrument de régulation. J’ai demandé en vain au gouvernement l’encadrement des loyers. Le projet socialiste a repris cette idée.


Interview de Bertrand Delanoë par Françoise Fressoz, Béatrice Jérôme et Thomas Wieder, paru dans Le Monde daté du 10-11 juillet 2011.

6 commentaires à “Entretien de Bertrand Delanoë au Monde”

  1. un cadre sup dit :

    Monsieur Delanoe,

    Je suis franchement de droite donc a priori pas de votre bord .Mais je vous reconnais ici un mérite l’honneteté : tous les politiciens savant que compte tenu de la gabegie et des déficits l’augmentation des impots est devenue incontournable même en economisant pas ailleurs.

    Mais allez au bot de l’honneteté donnez un chiffre , un ordre de grandeur , avec 50 000 euros de revenu annuel imposable paiera t on votre ipot ? a 76 000 ?
    et comment comparez vous celui possede son logement a Paris a celui qui ne pourra jamais l’acheter ? meme en gagnant 80 000 euros par an ? oui faites de la politique parlez impots mais dans le reel ca nous changera des scandales du PS et de l’UMP …..

  2. stranger dit :

    Les riches ne devraient pas attendre d’être taxés, ils devraient réagir à ce qu’ils voient, juste par esprit d’entraide. Chaque aide entrainerait d’autres, jusqu’à la prise en charge totale de tous les problèmes et le soulagement des plus pauvres.
    L’état devrait lancer un appel et regrouper toutes les énergies possibles autour de cette cause, exactement comme vous aviez fait il y a un mois au salon Emmaus. On pouvait sentir à travers cet appel, l’urgence de la situation et la conviction que l’on pouvait la dépasser.

    Mes salutations,

  3. Pierre dit :

    Interview, comme toujours,juste, sobre et plein de pertinence. Continuez Bertrand à alimenter le débat et à conforter nos convictions.

  4. Eric Bacher dit :

    Nous savons que la société, à économie capitaliste, débloque. Frustrante, aliénante, humiliante, elle broie les hommes. Mais dans l’affaire DSK, n’est pas cet homme qui débloque ? Ne pouvant pas maîtriser ses pulsions sexuelles, imbu de sa notoriété internationale, DSK est à l’image de cette société capitaliste.

  5. Jean-José dit :

    C’est toujours avec beaucoup d’intérêt et d’attention que je lis tes interventions.
    Il est important à mes yeux de respecter une stricte neutralité en ce qui concerne l’affaire DSK, ce qui n’a pas toujours été le cas.
    Je souhaiterai que tu interviennes au sujet du drame palestinien lors d’une de tes interviews au Monde, car le peuple israélien n’est plus en capacité d’arrêter les actes innommables de ses gouvernements successifs et de tous bords depuis la mort d’Isaac Rabbin. C’est aujourd’hui dans le monde la plus grande injustice vécue par des êtres humains. Il faut arrêter les israéliens dans leur course folle vers des actions identiques à celles qu’ils condamnent tous les jours.
    Merci pour une intervention pouvant faire réagir les israéliens.

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