LES ÉDITOS

Pays confluent

8 avril 2010


Arrivée au Liban, avec, comme chaque fois, le sentiment de rentrer à la maison. Est-ce parce que de secrètes convergences lient Beyrouth à Carthage, ces deux rives de la puissance phénicienne ? Ou est-ce, plus simplement, parce que les Libanais aiment la vie, au-delà de toutes les souffrances et de toutes les désillusions ? Le fait est qu’ici, à Beyrouth, dans cette « cité mille fois morte et mille fois revécue », comme l’appelait la grande poétesse Nadia Tuéni, je me sens chez moi, et tout revêt la sérénité des retrouvailles.


La dernière fois que j’étais venu, à l’automne 2006, le pays sortait à peine d’une guerre qui lui avait coûté beaucoup, en vies humaines, mais aussi en énergie et en espoir. Ce printemps, avec mes amis libanais, nous avons voulu mettre à l’honneur un lieu symbolique des victoires que la volonté peut remporter sur la mort : la Maison jaune. Cet ancien immeuble d’habitation, situé sur la « ligne verte », qui séparait les musulmans des chrétiens, était devenu un refuge pour les « snipers », ces tireurs isolés qui se cachent pour tuer plus librement… Aujourd’hui, reconstruite, réaménagée, redressée, la Maison jaune se tourne vers l’avenir tout en retrouvant ses racines. Elle devient un lieu dédié aux réflexions sur l’urbanisme, et un musée consacré à l’histoire de Beyrouth.


A l’occasion de “Beyrouth, capitale mondiale du livre”, la Maison jaune est cette semaine le site d’un événement que nos deux villes ont imaginé et conçu ensemble : « Beyrouth – Paris en toutes lettres ». Un moment dédié à la littérature, à l’art, qui sont décidément les meilleurs instruments du dialogue et de la paix. Je rencontre de jeunes créateurs, qui ont bien compris que, puisque l’art n’a pas de frontières, sinon celles que la rigueur des formes assigne à la liberté de l’esprit, tout, sous son impulsion, devient possible. Dans le regard de la jeune artiste Zeina Abirached, dans les propos de toute une génération qui croit que la beauté est plus forte que la guerre, je vois la lumière d’une volonté qui résiste à tous les deuils.


Puis dîner à la résidence du grand Sérail. Moment singulier, et émouvant, puisque ce lieu de la souveraineté libanaise avait été reconstruit par Rafik Hariri, et que j’y retrouve son fils Saad, devenu premier ministre. Je lui redis mon admiration et mon affection pour ce pays si fragile, mais dont l’appétit de vie est plus fort que la force elle-même. L’esprit du Liban, c’est le partage et la rencontre. L’Occident et l’Orient s’y croisent pour créer une forme unique de civilisation et d’art de vivre. Ce qui fonde ici les relations humaines, c’est une vertu supérieure encore à la tolérance : l’hospitalité. Il y a des pays continents. Le Liban est un pays confluent. Et décidément, il a eu son lot de tragédies. Il a droit au bonheur, à la paix, c’est-à-dire d’abord au respect de sa dignité et de sa souveraineté.


Ce matin, avec le Conseil municipal de Beyrouth, sous la présidence du maire, mon ami Abdel Mounen Ariss, nous discutons de projets de coopération entre nos deux villes. Nous mettrons en oeuvre une politique d’espaces protégés, qui permettront, dans l’esprit qui fut celui de notre plan local d’urbanisme, de s’inscrire dans une logique où le patrimoine se crée tout en se préservant. La prochaine réforme des collectivités locales au Liban, dont le président Sleimane me confirme le caractère prioritaire, offrira des horizons nouveaux pour les coopérations décentralisées.


Dernier rendez-vous avec Nahib Berry, le président du Parlement. Discussion très ouverte sur la complexité du Liban, et sur ses cultures enchevêtrées jusqu’au coeur des familles. Nous évoquons aussi les institutions libanaises, qui peuvent à bien des égards constituer pour les autres pays de la région un modèle: celui de l’unité nationale dans le respect de la diversité.


Ici, à Beyrouth, je sens combien l’énergie peut déplacer les lignes. Le repos et la liberté sont désormais à la portée de ce grand peuple, si ancien et si jeune, qui n’a jamais perdu le courage de rêver.

3 commentaires à “Pays confluent”

  1. Kinda Marie Elias dit :

    Dommage M. le Maire d’avoir raté la seule personne qui vous aurai donné une image réelle et réaliste de la situation au Liban.
    Le Général Aoun a été sollicité par les États-Unis pour parler du dialogue islamo-chrétien à Doha au Qatar le mois dernier.
    C’est le seul qui reste libre de ses décisions et de ses engagements.
    C’est le seul qui portera toujours au fond de son cœur l’intérêt de la France de manière désintéressée. Il en a fait preuve quand il a refusé de se plier aux ordres du Président Amine Gemayel de l’équipe, qui lui demandait d’expulser les experts militaires français détachés auprès du Ministère libanais de la Défense…
    J’aurais bien voulu que vous puissiez échanger avec lui votre vision des relations entre les pays méditerranéens, la nouvelle donne géostratégique dans la région du Moyen Orient, etc.
    J’espère que lors de votre prochaine visite vous trouverez le temps d’en débattre avec lui.
    Bien à vous
    Kinda Marie Elias
    Franco-Libanaise

  2. Raymond Richa dit :

    Monsieur le Maire,
    Nous apprécions votre approche de l’espace urbain de Beyrouth et de la qualité de mon Peuple que je peux résumer en un seul mot : la Résistance.
    Mais aussi sachez, Monsieur le Maire, que nous ne pouvons pas comprendre vos initiatives répétées de baptiser plusieurs lieux de rencontre et de solidarité dans Paris sous les noms de criminels comme Ben Gourion (Plus de 500 villages de la Palestine ayant, par ses bras, eu le même sort qu’Oradour sur Glane), ou encore vos sympathies envers une entité qui n’a jamais hésité à massacrer jusqu’à nos enfants; souvenez-vous de QANA deux fois meurtrie ou encore de GAZA meurtrie et mourant d’une mort lente que lui inflige cette entité occupante.
    Monsieur le Maire, au Pays des Cèdres, il y a des femmes et des hommes qui apprécient Paris, celle de la Commune ou encore celle de ces résistants à l’occupation nazie. Ces femmes et hommes répètent avec fermeté cette belle phrase de Louise : Le verbe “résister” doit toujours se conjuguer au présent.
    Croyez-nous Monsieur le Maire, en tant que Franco-Libanais, et de surcroît, parisiens, notre conscience aura toujours son écho et son mot à dire à tous les rendez-vous de l’espace politique parisien…

    Bien à vous,
    Raymond Richa
    Franco-Libanais

  3. [...] Je vous propose la lecture de l’édito de Bertrand Delanoë sur son blog intitulé « Pays confluent » : Edito de Bertrand Delanoë [...]

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