LES ÉDITOS

La Turquie, la France et l’Europe

19 octobre 2009

L’histoire de l’Union européenne s’écrit au rythme de vagues successives – et parfois complexes – d’élargissements, qui décrivent une démarche unique, depuis sa création, il y a plus de cinquante ans.

2004 : dans la logique de ce processus, les vingt sept chefs des Etats membres européens décident, unanimement, d’ouvrir des négociations en vue d’une adhésion future de la Turquie.
Bien entendu, comme c’est toujours le cas, ils posent légitimement des conditions strictes – respect des droits de l’Homme, situation des minorités, stabilité politique, critères économiques, adhésion du pays aux objectifs monétaires de l’Union…
Le tout s’inscrit dans un cadre d’échanges très structuré. Onze des trente cinq chapitres sont aujourd’hui ouverts : certains l’ont même été pendant la présidence européenne de Nicolas Sarkozy. Officiellement, donc, et en vertu de cette décision historique de Bruxelles, la négociation est en cours. Dans les faits pourtant, l’opposition de la présidence et du gouvernement français, crée une véritable situation de blocage : en clair, même si la Turquie remplit demain toutes les conditions requises, il ne faudrait pas l’accueillir au sein de l’Union européenne !

Certes, il est indispensable que la Turquie livre des réponses convaincantes à des défis parfaitement identifiés : le dossier kurde, la reconnaissance du génocide arménien, le contentieux chypriote et bien entendu, la liberté d’expression. Mais des progrès encourageants ont déjà été accomplis. Je pense notamment aux récents accords turco-arméniens qui vont précisément dans le sens d’une normalisation ; et je veux également rappeler le courage d’un Orhan Pamuk, Prix Nobel de Littérature en 2006 qui, un an avant de recevoir cette récompense, reconnaissait publiquement la responsabilité de son pays sur la question kurde d’une part et dans le génocide arménien d’autre part. Car il existe bien un profond « désir d’Europe » au cœur du peuple turc, qui ressent comme une humiliation, l’attitude fermée du gouvernement français. L’enjeu n’est ni géographique, ni religieux. Il est politique. Et l’Europe, forte de son histoire, de ses valeurs, de son attachement à la laïcité, de sa capacité à faire vivre la démocratie, ne doit ni s’affranchir d’une sincère obligation de loyauté dans le dialogue amorcé, ni craindre la perspective de le voir aboutir demain.

S’inspirer d’Orhan Pamuk, encore : « Et puis un jour, ils ont construit un pont qui joignait les deux rives du Bosphore. Lorsque je suis monté sur ce pont et que j’ai regardé le paysage, j’ai compris que c’était encore mieux, encore plus beau de voir les deux rives en même temps. J’ai saisi que le mieux était d’être un pont entre deux rives ».

Bertrand Delanoë.

2 commentaires à “La Turquie, la France et l’Europe”

  1. Harry Haller dit :

    Ne serait-il pas temps que la gauche retrouve une vraie vision, un vrai projet international? La droite néoconservatrice emmenée par Bush avait une vision et un projet international clair et fort. Sur la base de leur “théorie des dominos” une guerre menée contre une dictature devait entrainer la chute d’une autre et ainsi de suite. Et ça n’a pas marché. Au lieu d’installer la démocratie, ils ont amplifié le chaos et renforcé les régimes autoritaires.
    L’exemple européen est une sorte de théorie inversée des dominos, l’Europe tend la main vers des pays pour les aider à se relever et la rejoindre. Et ça marche! On voit les pays nouvellement intégrés se tourner vers leurs voisins avec qui ils ont parfois eu des conflits pour en faire de même.
    Ne serait-il pas temps que le PS se positionne clairement et fortement en faveur de l’intégration de la Turquie? L’histoire l’a montré, seules les civilisations ouvertes aux autres ont perdurer en s’enrichissant de la culture des autres, celles qui se sont fermées ont décliné parfois jusqu’à disparaitre. Au moment où les mêmes qui croyait au choc des civilisations et à l’axe du mal ont dressé des murs à leurs frontières, l’Europe a fait tomber les barrières entre des pays et des peuples. Intégrer la Turquie, c’est aussi s’opposer au choc des civilisations.

  2. Harry Haller dit :

    N’oublions pas le journaliste et écrivain turc d’origine arménienne Hrant Dink assassiné en janvier 2007 parce qu’il luttait pour la liberté d’expression, la défense des minorités et la reconnaissance du génocide arménien.

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