LES ÉDITOS

Dignité : quelques questions sur la burqa

4 mai 2010



Disons-le : la burqa est une prison dans laquelle on enferme les femmes au nom de préjugés d’un autre âge. Le visage n’a pas de vêtement : c’est une règle morale fondamentale. Ce qui crée l’être humain, ce qui le constitue comme tel aux yeux de ses semblables, c’est sa figure. Cachez-la, c’est son humanité que vous niez. Et peu importe que les victimes de cette négation soient ou non consentantes.


Donc, une loi ? C’est si simple, n’est-ce pas, chaque fois qu’un problème se pose, de réunir le Parlement et de lui soumettre un nouveau texte… C’est ainsi que, depuis 2002, les lois sur la sécurité se succèdent les unes aux autres avant même que leurs décrets d’application ne soient promulgués. Cela donne l’illusion de relever les défis, à peu de frais. Mais la réalité est hélas plus compliquée.


Une fois encore, on oublie Montesquieu : « Ne faites pas de lois inutiles, elles affaiblissent les lois nécessaires ». Il faut dire non, bien sûr, au voile intégral, et le faire par la loi. Mais il faut agir avec discernement : il n’est jamais anodin, et il est même sans précédent de légiférer sur l’apparence vestimentaire dans l’espace public. Je souhaite donc que le gouvernement renonce à la procédure d’urgence, comme l’y a invité le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale. Et surtout qu’il entende la mise en garde du conseil d’Etat sur la difficulté de légiférer au-delà des services publics et des transports publics. Rien, en effet, ne serait pire qu’une loi inapplicable, dont la faiblesse juridique, voire l’annulation par le conseil constitutionnel, constituerait de fait une victoire pour les intégristes.


Mais la question la plus grave est celle de la façon dont cette controverse a été introduite dans le débat public. Car il est temps que l’on cesse de nous raconter des histoires : en faisant d’un tel sujet le cœur de la vie intellectuelle et politique du pays, on a, avec sans doute plus d’irresponsabilité que de malice, désigné l’islam comme l’adversaire. Tout se passe comme si l’extrême droite était devenue l’astre noir de notre vie politique. Pour la séduire, tous les amalgames semblent autorisés, entre islam et délinquance, islam et polygamie, islam et fraude aux allocations familiales. Peut-être –et encore n’est-ce pas sûr- le gouvernement retrouvera-t-il ainsi quelques voix égarées chez les Le Pen. Mais il aura fait perdre à la France un peu plus de son âme.


Les premières victimes de cette manoeuvre, ce sont les musulmans de France, qui, dans leur immense majorité, pratiquent leur religion dans la fidélité à ses valeurs humanistes, et qui aiment, et servent, leur République. Ce pouvoir joue avec le feu.


Devant ce climat de méfiance et de soupçon qui se répand sur notre pays, il est temps de tirer une sonnette d’alarme. Car du soupçon à la haine, il n’y a qu’un pas, que franchit bien vite la légèreté des ressentiments. La semaine dernière, une boucherie halal de Marseille a été incendiée, et la mosquée d’Istres a été mitraillée. C’est le moment, non pas d’entretenir des débats indignes ou d’alimenter des amalgames suspects, mais de rappeler que l’islam a pleinement sa place dans la communauté nationale, et qu’il ne se confond pas avec ses contrefaçons ni avec ses caricatures complaisamment étalées. Face à un gouvernement qui divise et qui dresse les Français les uns contre les autres, c’est, pour les citoyens que nous sommes, l’heure de redonner à la République un peu de sa dignité perdue.

4 commentaires à “Dignité : quelques questions sur la burqa”

  1. Navarro manuel dit :

    Cette réflexion est respectueuse de nos valeurs,
    celle qui confie que le droit pour tous les citoyens est une réalité en France . Et en Europe ?
    La politique acharnée des droites Européenes est terrible pour les autres races. Une belle chanson sevillane évoque “les chasseurs de races”…
    Fils d’Algerie Française, j’ai ma compréhension de la burqa. Je ne comprends cet acharnement contre elle, même si naturellement des orientations doivent être indiquées dans les lieux ou l identité sont nécessaires.

    Manuel

  2. Joël Jovet dit :

    Entièrement d’accord avec votre analyse

  3. Harry Haller dit :

    “Mais la question la plus grave est celle de la façon dont cette controverse a été introduite dans le débat public.” Ah bon? La question la plus grave n’est pas celle du respect de ce que vous appelez une règle morale fondamentale?
    Qu’on ne vienne pas me dire que Montesquieu aurait considéré inutile une loi permettant de faire respecter une règle morale fondamentale de notre société. On est bien dans “l’esprit des lois” avec une telle loi ! N’oublions pas Roxane emprisonnée, asservie dans “les lettres persanes”, au XXIème siècle son humanité serait encore niée comme vous dîtes mais par une burqa !
    Effectivement une partie de la droite fait les pires amalgames et la gauche les dénonce. Mais se contenter de belles déclarations à coup de “dignité perdue de la république” et d’”âme perdue de la France” c’est très insuffisant et c’est même irresponsable! Heureusement que derrière cette grande mise en scène politique, des républicains de tous bords s’efforcent de régler réellement et concrètement ce problème.

  4. Harry Haller dit :

    “Mais l’action politique est un jeu particulièrement incertain où les actions peuvent déterminer des réactions qui la détruisent, où l’effet peut tromper l’intention, où les fins peuvent se transformer en moyens et les moyens en fins. Ce qui est le plus frappant, le plus fréquent en politique, c’est la dérivation, la perversion, le détournement de l’action.” Edgar Morin
    On sait que la loi d’interdiction de la burqa est plus un moyen qu’une finalité pour une partie de la droite sarkozyste, un moyen de siphonner à nouveau les voix du FN, d’attiser la peur de l’autre (bien pratique en temps de crise pour qui n’a pas trop de scrupules), et caetera mais…
    “Mais, comme dans la tragédie de Goethe, où les bonnes intentions de Faust entraînent la perte de Marguerite, tandis que les mauvaises actions de Méphisto finalement la sauvent, les intentions salutaires pavent un chemin d’enfer, tandis que les intentions infernales déclenchent en réaction des interventions salutaires.” Edgar Morin
    Et si Sarko pour de mauvaises intentions faisait sans le vouloir réellement(rappelons que celui qui plaçait le curé au dessus de l’instituteur était au départ contre cette loi d’interdiction) enfin une bonne action?
    Et si le PS surmontait sa peur? Car pour moi, le PS a peur, peur de la récupération, celle qui empêche de reconnaitre les même faits, d’avoir la même idée et finalement qui oblige à avoir une position différente juste parce que “il ne pas faire le jeu de l’adversaire”. Alors on s’indigne, on dénonce l’ignoble, détourne le regard parce qu’il y a d’autres problèmes bien plus graves (et sur lesquels on est aussi beaucoup plus à l’aise!)
    Il me semble qu’à l’ouverture de ce blog, vous comptiez faire de la politique autrement…..

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