LES ÉDITOS

Rassembler la gauche, redresser la France

30 mai 2011



Notre pays vient de subir un choc. Pour tous les Français, l’incompréhension se mêle à la stupéfaction, et une profonde tristesse s’est installée, au-delà des clivages partisans. C’est une véritable épreuve, humaine et politique, qui heurte les consciences, qui, en un sens, touche à l’essentiel, et qui appelle deux réponses : la vérité et la justice.



Les socialistes doivent garder le cap. Dans la tempête, il n’est pas de meilleur repère que des engagements tenus : les primaires doivent avoir lieu, dans le calendrier prévu. Les citoyens de gauche attendent ce grand rendez-vous que nous leur avons promis. Ce moment de démocratie devra être digne des craintes et des espérances de tous ceux – ils sont nombreux, ils sont même les plus nombreux… – qui veulent un autre chemin pour la France. Dès maintenant, il s’agit de créer les conditions de l’alternance, et nous avons un an pour cela.



Rien ne sera facile. Il faut commencer par le commencement : redonner confiance dans la politique, démontrer que toute action publique n’est pas nécessairement vide, ou vaine. Depuis longtemps, les Français n’y croient plus, ils sont fatigués d’avoir entendu trop de promesses, et de les avoir confrontées si désespérément à une réalité immuable. Ils ont élu, voilà quatre ans, un homme qui leur disait que désormais, nous allions travailler plus pour gagner plus, que la sécurité allait revenir dans tous les quartiers, que la République serait enfin à tous les citoyens. Aujourd’hui, se regardant elle-même, la France n’éprouve plus qu’une grande lassitude, mêlée à une profonde exaspération. Comment répondre à ceux qui n’attendent plus, de personne, aucune réponse ?



Je le dis avec gravité : la politique peut apporter des progrès réels, concrets, dans la vie de chacun. C’est sa noblesse, c’est même sa justification. Que chacun imagine, un instant, l’influence qu’aurait sur sa propre vie la mise en œuvre du projet socialiste. Les locataires, qui consacrent une part toujours plus grande de leurs revenus à leur logement, penseront-ils que l’encadrement des loyers ne changerait rien à leur vie quotidienne ? Les femmes ne verront-elles aucune évolution dans la réalité de leur existence, le jour où sera instaurée enfin, et respectée, l’égalité salariale entre les femmes et les hommes ? Les jeunes qui enchaînent les stages non rémunérés, n’auront-ils rien à gagner aux emplois d’avenir, véritable porte d’entrée vers le marché du travail ? De telles mesures – et ce ne sont là que des exemples, parmi beaucoup d’autres – ne vont pas à elles seules «changer la vie» mais elles apporteront des changements dans la vie de millions de gens. Et elles sont possibles, elles sont réalistes.



Tout est là ; nous devrons persuader que nous y arriverons. Oui, les marges budgétaires sont étroites mais la volonté permettra de les élargir, et d’abord à travers une réforme fiscale très profonde, qui renouera avec deux principes fondamentaux de l’impôt : son universalité et sa progressivité. Un effort exceptionnel devra être demandé aux plus favorisés car notre pays ne se redressera pas sans la contribution de chacun à la mesure de ses moyens. L’autre versant de cette crédibilité sera le redéploiement des crédits et des emplois publics, afin de répartir les ressources de manière moins mécanique entre les secteurs d’intervention et les territoires.



En d’autres termes, il faudra restaurer l’Etat. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Une idéologie sans idéal, un mercantilisme incapable même de maîtriser la loi du marché sont en train de brader nos services publics. Quand l’Etat s’en prend à ses propres agents, quand il conteste le principe de l’impôt, c’est qu’il a choisi de se détruire lui-même. Et il ne s’agira pas seulement de reconquérir un bien commun indispensable, mais de relever aussi les défis de l’avenir. Le pari sur l’innovation, l’investissement sur la recherche, l’ambition d’une culture exigeante et accessible à tous constituent pour la France de grands desseins.



Reconstruire la puissance publique, ce sera aussi lui rendre ce qui lui manque le plus : sa dignité. L’éthique doit revenir, au cœur de la politique. Je forme le vœu que la gauche au pouvoir sache accomplir deux réformes essentielles : donner à la justice une véritable indépendance, en coupant les liens qui inféodent le Parquet à la Chancellerie ; libérer les nominations à la tête des autorités indépendantes et de l’audiovisuel public de toute tutelle partisane. A la gauche, il reviendra aussi de renforcer le rôle du Parlement, et de limiter le cumul des mandats. Ce sont là des perspectives qui changeraient profondément la nature de notre démocratie.



Cet autre horizon pour la France, la gauche peut le construire. Elle a toutes les raisons d’y croire, mais à une condition : savoir tirer les leçons de ses échecs passés. En 2002, nous avons perdu faute d’unité, et en 2007 faute de crédibilité. Pour gagner en 2012, il faudra que les Français nous croient, et qu’ils perçoivent notre rassemblement comme authentique. Les primaires seront la vraie mise à l’épreuve de la capacité des socialistes à débattre en se respectant, et en s’adressant à tous les citoyens de gauche.



La cohésion des forces progressistes n’est d’ailleurs pas un simple enjeu tactique. Elle sera la première étape de l’unité du peuple français, car celle-ci, aussi, est à réinventer : depuis quatre années, celui qui devrait en être le garant a enfermé les Français à l’intérieur des catégories irréductibles de leurs communautés, de leurs générations, de leurs origines culturelles ou sociales. C’est le rôle historique de la gauche de rappeler qu’entre les Français il n’y a pas de hiérarchie, et que la République est une et indivisible.



L’unité repose sur la solidarité, et la solidarité sur la justice : la grandeur de la France, sa capacité à se reconnaître en tant que nation, passe aujourd’hui par les valeurs de la gauche. Si nos compatriotes parviennent à s’en convaincre, notre pays retrouvera sa confiance et sa fierté. Nous venons de fêter le 30e anniversaire d’une belle victoire, déjà ancienne, des forces du renouveau… J’entends encore les paroles prononcées, le 10 mai 1981, par François Mitterrand. Ces mots d’un homme qui entraînait son pays à la rencontre de l’Histoire, j’aimerais qu’ils puissent résonner, à nouveau, demain : « Des centaines de millions d’hommes sur la terre sauront ce soir que la France est prête à leur parler le langage qu’ils ont appris à aimer d’elle ».


Bertrand Delanoë


Tribune publiée dans Libération, le 30 mai 2011

5 commentaires à “Rassembler la gauche, redresser la France”

  1. gebruik dit :

    Cher Monsieur Delanoë

    Il y a 30 ans, un certain François Mitterrand était élu Président de la République. J’avais 8 ans, je vivais dans un immeuble HLM d’une petite ville de Normandie. Les gens faisaient la fête dans la rue. Et je me fait une idée naïve de la politique qu’un combat gagné dans les urnes pouvaient donner le sourire aux gens, de l’espoir, les convaincre de construire un autre avenir, pour le bien de tous.

    Aujourd’hui, vous demandez le départ des “indignés” de la place de la Bastille. Certes, il faut appliquer la loi, c’est votre rôle en tant que Maire. Mais n’est-ce pas là l’occasion d’amorcer cette transition démocratique que nous attendons tous ?
    J’ai 38 ans, je suis travailleur indépendant, mon salaire horaire est inférieur à celui d’un ouvrier de chez Dacia en Roumanie. Et je ne suis pas seul. Et je m’indigne, j’en ai assez. Ni la droite, ni la gauche ne sont crédibles, nous nous contentons de subir des alternatives des politiques préoccupés par leur seul nombril.

    Interdisez si vous le souhaitez, mais n’oubliez pas qu’il y a d’autres moyens de manifester. Les réseaux sociaux pourraient bien être le vecteur d’un contre-pouvoir. Vous considérez, à juste titre, les citoyens comme étant responsables. Soyez aussi responsable qu’eux.

    Sincères salutations.

  2. claudage dit :

    Ah , bertrand, il faudrait tenter de garder un petit coin d’espoir, de désirs dans l’avenir ! La politique c’est aussi pour dépasser le simple aspect comptable ! Oui on le sais que tout n’est pas possible immédiatement, comme le disait François Mitterrand, “laissons le temps au temps” … mais j’ai plaisir à me souvenir d’un militant qui écrivait à coté de moi, à la fédé de Paris, il y a presque 30 ans ! Les yeux pétillants de possibles ! …Et puis l’age… sagesse ou conservatisme ? j’ai l’impression de me retrouver au sein de mes collèges cadres de banque ! Allez Bertrand, tu rêves un peu ! Tu Penses aux autres, moins chanceux !
    François, c’est un peu triste et normal ! Aubry trop efficacement politique pour être populaire ! Ségolène, certes pas parfaite, mais tellement humaine , passionnée , et puis intelligente mais hélas guère encline à la négociation de postes et de pouvoirs !
    Souviens-toi du jeune militant que tu étais !
    Elle écoute sur le terrain et reprend les idées forces…fais-nous une révolution montrant ton indépendance d’esprit (en plus, tu n’as rien à perdre!) Bertrand pour Ségolène ! Voilà qui a de l’allure, de l’avenir et puis après tout , c’est la reconnaissance de la prise en charge des idées avancées par Ségolène et aujourd’hui partie intégrante du programme du PS ?

  3. Marie F dit :

    En lisant les commentaires, je constate combien les Français ont le moral au plus bas. Vous faites partie des gens que je pense intègre…mais sans doute au fil du temps laissez vous de côté certains rêves. Nous devons à la gauche la présence d’un président qui n’a fait que démanteler la France…simplement parceque quelques éléphants considéraient que la candidate n’avait pas sa place. N’était pas crédible ?
    Personnellement, je l’ai vu faire une campagne difficile et convainquante…mais peu ou pas soutenue par les cadres du PS. Pire jugée par son parti comme “peut être pas à la hauteur”. Personnellement je l’avais remarqué souvent présente lors d’élections ou la gauche avait pardue, répondant intelligement et sans arrogance (comme sait si bien le faire la droite). J’ai regardé son programme qui a bien des niveaux me convenait parfaitement. Non cumul des mandats, promotion d’un syndicalisme de masse, rétablir la civilité, aucune subvention aux entreprises sans contreparties,etc….
    Sans être parfaite, elle a une grande capacité à parler aux gens. 47% face aux mensonges de N Sarkozy : un beau score.
    Après l’accession de M Aubry à la direction du PS (erreurs, tricheries ???) nous avons vu passer les années et les prétentions des uns et des autres. Comme je n’aurai pas pu voter DSK (dont les soucis actuels m’attristent néanmoins) je ne voterai pas M Aubry, sans doute comme beaucoup…
    Cordialement.

  4. Jean-Paul LEVY dit :

    Excellente tribune qui recadre bien les idées et les faits .
    Il faudrait que Bertrand Delanoe intervienne plus souvent!

  5. Suzanne Haim dit :

    J’adhère complètement aux thèmes exposés par Monsieur et cher Camarade Bertrand Delanoe et d’autant plus, que l’ensemble de ses propositions sont défendues depuis de nombreux mois voire années par Ségolène Royal. Aussi je m’étonne que votre soutien ne lui soit pas encore acquis. Mais je suis certaine que vous y pensez car il n’est jamais trop tard pour bien faire…

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