LES ÉDITOS

Lionel Jospin ou le sens de l’honneur

26 janvier 2010


Comment ne serais-je pas personnellement touché en lisant le beau livre où « Lionel raconte Jospin » et en regardant le documentaire de Patrick Rotman et Pierre Favier ? Au fil des pages et des images, ce sont tant de souvenirs qui affleurent, et c’est aussi l’écho d’une amitié vraie, d’une complicité fondée sur des valeurs partagées.


Ce livre, ce film, c’est l’histoire d’un homme entier, qui ne transige pas avec ses convictions, et qui a, depuis l’enfance, un sens profond de la justice. La description du combat des années 70 depuis le congrès d’Epinay rappelle à beaucoup d’entre nous ce que cette lutte collective portait d’engagements et d’espoirs. C’était une cause qui avait sa noblesse. Il ne s’agissait pas de conquérir des postes, mais d’incarner la conviction qu’une autre France était possible. Lionel décrit avec beaucoup de précisions son rôle comme Premier secrétaire du Parti socialiste, sous le premier septennat de François Mitterrand : au coin de tant de pages, j’y retrouve des anecdotes qui ont la saveur d’un passé intact, d’une jeunesse vécue avec l’ardeur de l’engagement. Ce qui est frappant dans cette phase d’entretiens, c’est la rigueur de l’analyse politique, la justesse du regard, la bonne mesure entre l’exigence du souhaitable, l’évaluation du possible, et l’appréciation du rapport de forces.


Mais le plus remarquable, et le plus intéressant, c’est sans doute l’analyse de la façon dont le combat atteint son but, c’est-à-dire l’exercice du pouvoir. Jospin est, avec Mitterrand, l’un des deux seuls leaders socialistes à avoir porté la gauche aux responsabilités, sous la cinquième République. De ces cinq années – 1997-2002 – je retiens d’abord un sentiment de fierté. Ce fut une période de paix civique, de progrès social, de prospérité économique, qui réconcilia la France avec elle-même. Lionel décrit lui-même une pratique du pouvoir qui contraste singulièrement avec celle que nous connaissons aujourd’hui. Les ministres étaient valorisés dans leur action, appelés à défendre leur point de vue, et le Premier ministre arbitrait, s’appuyait sur les succès de chacun. Le tout sur un fond de rigueur dans les comportements, de dignité dans l’action et de paroles tenues. Bien sûr, il y eut des failles, et ce n’est pas le moindre des mérites de ce livre et de ce film, que de rappeler que le gouvernement d’une nation demeure une entreprise humaine, avec ses imperfections, ses hésitations, et son droit à l’erreur.


Chacun connaît, pour Lionel Jospin, la fin de cette histoire, ce « coup de tonnerre » du 21 avril, pour reprendre sa propre expression. Il l’aborde en en assumant l’entière responsabilité. J’ai regretté qu’au fil de ses entretiens, il ne relève que par allusion l’effet psychologique et politique du 11 septembre 2001. Cette catastrophe au cœur de la capitale économique et intellectuelle des Etats-Unis a installé dans tout l’Occident un climat de peur, que la droite française a su exploiter avec le plus grand cynisme, en même temps que les passions altermondialistes plongeaient l’extrême gauche dans une certaine frivolité. Et nous n’avons vu venir la menace que trop tard. C’est pour moi une leçon, que je prends garde à retenir dans l’exercice de mon second mandat municipal : il ne suffit pas de tenir ses engagements à travers des réalisations concrètes, il ne suffit pas d’innover, il faut entendre, même quand on peut les trouver injustes, les insatisfactions, les déceptions, et la lassitude des citoyens.


De ce livre et de ce film, je sors avec un sentiment de gratitude personnelle et politique. Et l’envie de dire merci à Lionel Jospin, pour avoir fait vivre, pendant tant d’années, dans notre vie publique, cette vertu si rare que j’appellerai le sens de l’honneur.

2 commentaires à “Lionel Jospin ou le sens de l’honneur”

  1. Harry Haller dit :

    En suède Jospin aurait eu une carrière comme celle de Göran Person. Mais les Français ne sont pas les Suédois, ils préfèrent un “tempérament” à une “intelligence”, un Napoléon à un Jean-Baptiste Bernadotte. A cause de leur côté latin? Qui sait. Quoi qu’il en soit il faut faire avec.
    En 2007, les français ont eu à choisir entre deux “tempéraments” au second tour de la présidentielle.
    Les grands chefs d’Etat Français ont toujours été des tempéraments doublés d’une grande intelligence.
    En 2012, face à Sarkozy, c’est l’intelligence qui fera (en partie) la différence.

  2. Harry Haller dit :

    Le tempérament et l’intelligence ne suffisent pas. Le sens de l’honneur est effectivement essentiel. La polémique autour des propos de Frêche sur Fabius nous le rappelle si besoin était.

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