LES ÉDITOS

“L’alternance de 2012 doit être vraiment de gauche”

5 novembre 2010



Interview de Bertrand Delanoë, publiée dans Le Parisien du 5 novembre 2010



Votre accord avec l’UMP sur les emplois fictifs a été critiqué. Regrettez-vous votre décision ?
Peu m’importe d’avoir politiquement tort si j’ai juridiquement et moralement raison. Dans ce dossier, j’ai appliqué la loi. Strictement. Tout justiciable peut proposer réparation à sa victime. C’est une règle élémentaire du droit civil qui est utilisée chaque jour dans beaucoup d’affaires ordinaires et que nous avions déjà mise en œuvre dans le dossier Blondel. La morale, c’est d’appliquer à chacun les mêmes principes, dans des situations identiques. Et pour le reste, l’indemnisation préalable de la victime ne préjuge en rien de la décision future du tribunal, puisqu’un procès aura évidemment lieu, contrairement aux mensonges qui ont été proférés. Vous savez, je suis au contact des Parisiens et ils ne m’ont pratiquement jamais parlé de cette polémique qui a pourtant mobilisé l’énergie de nombreux acteurs médiatiques et politiques, qu’ils soient de droite, verts ou parfois socialistes. C’est totalement dérisoire au regard des vraies préoccupations de nos concitoyens, leur emploi, leur logement, leurs conditions de vie.


Justement, certains, dans votre propre majorité, prônent un «second souffle»…
L’expression vise à rassurer ceux qui n’étaient pas inquiets mais qui avaient envie de faire parler d’eux… En 2004, déjà, trois ans après notre première élection, certains nous avaient fait le coup du « trou d’air ». Mais les faits montrent le côté artificiel de tut cela : nul ne peut sérieusement contester que Paris est en mouvement.


Aurez-vous les moyens d’arriver à votre objectif de 20% de logement social d’ici à 2014 ?
J’y suis déterminé car l’enjeu est décisif ! Lors du premier mandat, nous avons financé 30 000 logements sociaux et 40 000 supplémentaires sont programmés d’ici 2014. Quant au Prêt à Taux zéro que nous avons créé, il a permis depuis 2004 à 13 800 familles, en particulier des classes moyennes, d’acquérir un appartement et donc de rester à Paris. Notre cité avait perdu 170 000 habitants sur trois décennies, elle en a regagné 76 000, dont 10 000 familles, depuis dix ans. C’est un formidable enrichissement humain. L’attractivité de Paris s’accroît mais contribue à une envolée des prix de l’immobilier. Il faut pouvoir faire face à cette pression.


Comment allez-vous financer cet effort?
Au-delà de notre propre effort d’investissement, qui est très important, l’Etat doit impérativement continuer à nous accompagner dans cette dynamique. Or, comment ne pas être inquiet ? J’observe la baisse de ses crédits et la taxation qu’il va opérer sur les bailleurs sociaux. Il ne manquerait plus qu’il réduise en plus ses engagements pour le logement social à Paris ! D’autant que face à la flambée des loyers, notre réponse doit être plus large encore. C’est pourquoi je fais une proposition : expérimenter dans la capitale un dispositif d’encadrement des loyers à la relocation : ils ont augmenté de 40% en dix ans, il faut freiner cette spéculation. Je soumettrai cette idée au prochain Conseil de Paris et je souhaite que le gouvernement nous entende.


En matière de solidarité et d’aides aux plus démunis, quelles sont les nouvelles dispositions que Paris pourrait prendre ?
Dans la crise, nous avons renforcé l’ensemble de nos dispositifs de solidarité, notamment l’Aide sociale à l’enfance, qui épaule 26 000 jeunes Parisiens. Depuis la rentrée, nous avons aussi ouvert cinq nouveaux restaurants sociaux. Et surtout nous avons mis en place, en 2008, l’allocation Paris logement destinée aux ménages qui consacrent plus de 30% de leurs revenus à leur loyer. Grâce à cette aide, ce sont 35 000 familles qui ont pu rester à Paris. Mais actuellement, cette mesure ne s’applique qu’aux actifs. Nous voulons donc aller plus loin. C’est pourquoi je soumettrai au conseil de Paris une autre proposition : étendre le dispositif aux retraités, dont les pensions déjà faibles vont encore baisser.


Quel rôle entend jouer Paris dans le développement de la région-capitale ?
Ce n’est pas en affaiblissant Paris que l’on renforcera la région capitale. Paris entend s’inscrire dans la nouvelle dynamique qui s’est créée il y a 4 ans quand nous avons lancé la première conférence métropolitaine. Nous étions alors une trentaine de collectivités. Aujourd’hui Paris Métropole en rassemble 169, de gauche et de droite. C’est le lieu où va s’écrire la suite. Pour avancer, nous devons rapidement renforcer le fonds de solidarité régional au bénéfice des collectivités les plus fragiles et créer un fonds d’investissement. Il permettra de concrétiser des projets métropolitains, dans tous les secteurs qui en ont besoin. Quant à l’Etat, s’il est un partenaire actif, tant mieux. Mais nous jugerons aux actes. Notamment sur le dossier décisif des transports. Pour le moment, la contribution des collectivités est de 12 milliards d’euros, celle de l’Etat, zéro…


Que pensez vous de la consultation organisée par Rachida Dati au sujet des voies sur berges, qui a fait ressortir une très forte opposition des habitants du VIIème à ce projet ?
L’histoire d’une ville avec son fleuve, c’est quelque chose d’identitaire, de passionnant, de beau…Tous les avis de tous les Parisiens m’importent. Nous avons lancé une grande consultation qui se poursuit. Il y a même des suggestions d’enfants, dont certaines pourront sans doute être retenues. Et la concertation se déroule aussi au niveau de Paris Métropole. Car ce travail d’aménagement des voies sur berges, ce n’est pas un projet de quartier. Je ne sais pas si Rachida Dati l’a compris.


Que comptez-vous faire après la polémique récente sur les salaires des hauts-fonctionnaires de l’administration parisienne ?
Je suis scandalisé que l’on mette ainsi en cause des serviteurs de la Ville qui font un travail remarquable. Leur rémunération est élevée mais leurs responsabilités le sont aussi. Surtout, les salaires des directeurs de la Ville, dont beaucoup viennent du Conseil d’Etat, de la Cour des Comptes ou de Bercy, sont équivalents à ce qu’ils percevraient dans des fonctions similaires au sein de l’Etat. Cela dit, il est indispensable, dans le contexte économique et social actuel, que chacun soit solidaire. Depuis 2001, nous avons fait une réforme profonde des avantages en nature (logements et voitures de fonction) : cela a-t-il été fait au niveau de l’Etat ou des autres collectivités locales? De plus, il y a un an, j’ai décidé de baisser de 20% mon indemnité de frais de représentation (qui s’élevait à 2400 euros par mois), les maires d’arrondissement diminuant la leur de 15%. Je réfléchis donc avec les plus hauts cadres de la Ville à une mesure équivalente, sur leur prime départementale. Mais évidemment, ma priorité, plus que jamais, est de continuer à soutenir le pouvoir d’achat des agents les plus modestes.


Croyez-vous à une candidature de François Fillon à Paris en 2014?
La droite parisienne nous a habitués depuis quelques années à être assez divisée. Je n’exclus pas qu’elle le soit encore. Surtout, elle est à rebours de tous les progrès à Paris : contre le logement social, contre le tramway, contre Autolib’, contre les voies sur berges, contre les Halles, contre Paris Métropole, contre tout ce qui bouge. M. Fillon, qui est un homme estimable, ne représente pas particulièrement le mouvement de notre civilisation urbaine. Je dirais qu’il est plus Formule 1, et moi plus tramway. Nous n’avons pas la même culture urbaine et j’ai la faiblesse de penser que la mienne et celle de mon équipe correspond mieux aux Parisiens, de gauche comme de droite.


Où en sont vos relations, souvent conflictuelles, avec vos alliés verts? Est-il inimaginable qu’un vert devienne maire de Paris en 2014 ?
Ce sont les Parisiens qui en jugeront, le moment venu. Les Verts sont une composante importante de la majorité municipale. C’est vrai qu’il y a parfois des tensions et qu’il peut même y avoir de la tactique dans leurs prises de position. Mais au bout du compte, notre influence mutuelle enrichit un projet au service de Paris. Je regrette donc certains propos publics qui récemment, ont mis en cause ma probité. Ce qui serait immoral, ce serait que les Verts restent mes partenaires, tout en affirmant que j’ai opéré une rupture avec la morale publique.


Avez vous définitivement renoncé, malgré votre popularité dans les sondages, à concourir pour la présidentielle de 2012 ?
D’abord je veux tout faire pour transmettre en 2014 mon énergie et mes convictions à une équipe qui continuera à faire avancer Paris avec un esprit de justice. Quant à 2012, j’aime la France et elle va très mal aujourd’hui. Je souhaite donc qu’elle trouve la voie du redressement par les valeurs de la gauche, et je compte y contribuer de toutes mes forces.


Martine Aubry, qui s’appuie beaucoup sur Benoit Hamon, n’est-elle pas trop à gauche ?
Après toutes ces années de folie du capitalisme dérégulé, notre pays a besoin de la gauche et de ses idéaux. Le balancier doit aller dans le sens de ceux qui ont le plus souffert de l’injustice. Mais bien sûr, il ne faut pas mentir, ni aux autres, ni à soi-même. Je vous rappelle que le projet socialiste entend rétablir la liberté pour chacun de partir à la retraite à 60 ans. Mais nous n’avons jamais dit « retraite pour tout le monde à 60 ans à taux plein ». L’allongement des cotisations est inscrit dans l’histoire et dans le projet du PS mais elle devra tenir compte de ce qu’à 60 ans, tout le monde n’a pas la même espérance de vie. L’alternance de 2012 doit être vraiment de gauche, efficace, gestionnaire et crédible. Le moment venu, nous verrons bien qui peut l’incarner.


Pour le remaniement qui arrive, l’ouverture à gauche vous semble-t-elle encore d’actualité ?
Je ne veux pas être cruel à l’égard des individus – certains sont d’ailleurs des amis- mais franchement, qui sort grandi de cette aventure?

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