LES ÉDITOS

Et la laïcité, Monsieur le Président ?

8 décembre 2009

Etrange tribune de Nicolas Sarkozy dans Le Monde.

Concentré de façon presque obsessionnelle sur le récent référendum suisse, le Chef de l’Etat nous invite à ne pas juger trop sévèrement nos amis helvètes. Sans doute. Mais sans doute aussi aurait-il pu regretter l’issue de leur vote. Ce n’est pas le cas. Au contraire, le Président de la République condamne les « réactions excessives, parfois caricaturales » de ceux qui se sont émus d’un scrutin majoritairement hostile à la construction de minarets. Car Nicolas Sarkozy ne semble retenir de cette émotion que ce qu’elle cache, selon lui : « une méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple ».


Partant de ce postulat binaire (le peuple a raison, ceux qui le contestent forment une élite coupée des réalités), Nicolas Sarkozy se lance dans une démonstration souvent confuse, visant à justifier le débat récemment lancé sur l’identité nationale. En gros, face à la mondialisation, les Français éprouveraient le sentiment douloureux de perdre leur identité. Mais de quelle identité le Chef de l’Etat parle-t-il ici ?
Sa réponse surgit de manière presque impromptue, quand l’auteur de cette tribune ne s’adresse plus au lecteur du Monde mais… à ses « compatriotes musulmans », leur rappelant la trace imprimée dans notre pays par la « civilisation chrétienne ».


Malaise à la lecture de cet article. La France est une République laïque. A l’heure où ce gouvernement prétend supprimer l’enseignement de l’Histoire à certains élèves de terminale, il serait bon d’évoquer à nouveau la séparation des églises et de l’Etat, de rappeler que la liberté de culte s’applique à chaque confession, que nulle d’entre elle n’a vocation à se montrer plus « humble » ou plus « discrète » que les autres et que le peuple français compte aussi, en son sein, des agnostiques, des athées, qui n’en sont pas moins des citoyens attachés à leur pays.


Propos inquiétant, amalgames si révélateurs. Car enfin, à la lecture d’un texte qui met à ce point l’accent sur les références religieuses, comment ne pas voir que l’existence même du « Ministère de l’Identité nationale et de l’Immigration » procède exclusivement d’un choix idéologique ? Et quand son titulaire évoque une improbable « hiérarchie des appartenances » lors d’un déplacement dans les Balkans, c’est à une entreprise de théorisation délibérée mais particulièrement dangereuse qu’il se livre. Signature trouble de ce pouvoir. Là où le Chef de l’Etat est censé rassembler, son raisonnement révèle au contraire une conception étonnamment étroite de notre identité collective, comme s’il fallait absolument légitimer tous les réflexes du conservatisme le plus éculé. Et que dire de ce « grand débat » lancé dans la plus totale précipitation ? Vaste défouloir dont le gouvernement s’emploie à légitimer par anticipation les dérapages prévisibles : car au fond, son objet n’est pas l’identité nationale, mais bien la réussite d’une opération politicienne. Si le but authentique était de rassembler les Français autour d’une réflexion exigeante, c’est en avril qu’il aurait fallu la lancer. Pas maintenant, sur la base d’un calendrier calqué sur celui des Régionales. La laïcité, dans ce magma consternant ? Elle n’a qu’à se taire. Et Voltaire rester en Suisse…

Un commentaire à “Et la laïcité, Monsieur le Président ?”

  1. MONEGER dit :

    Cher Bertrand,

    Dieu (sans volonté de choquer) sait que vous m’êtes sympathique et que je ne regrette de ne pas vous avoir comme Maire et d’avoir le Président de la République que nous avons.

    Mais tout de même, on a posé une question au Peuple Suisse qui a répondu. On peut penser ce que l’on veut de sa réponse mais c’est SA réponse à la question (et ça n’est pas du dialogue Duhamel-Marchais).
    En bon politique la vraie question à se poser est celle là : quelle est la racine de cette réponse?
    Ben oui l’Islam fait peur. A tort ou à raison il fait peur. L’Islam dans son ensemble, pas forcément les Musulmans individuellement. C’est un fait et comme le disait l’ami Lénine “les faits sont têtus”. A force de ne pas avoir affronté cette réalité de face, a force de la nier ça a pris de l’ampleur. Collectivement nous avons lutté contre l’idéologie du FN… mais comme nous n’avons pas traité le fond de la question nous sommes maintenant face à de l’irrationnel.

    De ce point de départ comment faire pour que par l’action politique l’avenir tel qu’on l’envisage puisse devenir réalité.

    Sur cette base il nous faut maintenant construire une action pour désamorcer la peur, et je dis bien une action pas un discours. Et à ce jeu là notre Président a une longueur d’avance parce qu’il a réussi à faire croire que le débat identitaire et son discours sont des actions.

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