LES ÉDITOS

Différence et indifférence

23 avril 2010

Un militant de l’égalité et du respect est mort. Jean Le Bitoux, qui fut, avec Michel Foucault, l’un des inspirateurs du journal Gai Pied, vient de quitter ce monde qu’il aura tellement travaillé à changer. Témoin des années radicales, qui ont vu de courageux pionniers défier une société figée, il aura, en particulier par son travail de mémoire, accompagné un mouvement profond de la conscience de notre pays.
Quand une cause perd l’un de ses plus ardents défenseurs, c’est le moment de faire un point d’étape, de mesurer les avancées, le terrain conquis, peut-être le terrain perdu, l’histoire qui est faite et celle qui reste à faire.
Et la vérité, c’est que beaucoup reste à faire. Songeons à ces pays, si nombreux, où l’homosexualité est toujours considérée comme un crime, puni de mort, à ces jeunes pendus en Iran, ou décapités en Arabie saoudite, coupables d’être ce qu’ils sont. Rappelons-nous aussi qu’en Russie, en 2010, tout rassemblement homosexuel est encore interdit.
Mais sans aller si loin, voyons où en est la France : on peut se demander si nous ne sommes pas entrés dans une triste période de régression silencieuse. Il y a quelques semaines, de jeunes homosexuels ont été frappés, en pleine rue, au cœur du quartier du Marais, à Paris. Voici quelques jours, sur le parvis de Notre-Dame, des couples ont été violemment pris à partie parce qu’ils avaient osé s’embrasser. Plus récemment encore, dans notre ville, les locaux d’une association de lutte contre l’homophobie ont été vandalisés. Dans l’Essonne, c’est un couple de jeunes femmes qui est obligé de déménager pour échapper aux insultes et aux outrages de ses voisins. Et la presse de ce matin rapporte cet acte d’une incroyable barbarie commis il y a un an dans la Nièvre : deux homosexuels ligotés, bâillonnés et enterrés vivants au bord de la Loire… Cette liste est longue, propre à lasser l’attention d’un lecteur pressé. Elle pourrait être plus longue. Mais elle aurait pu aussi être tellement plus courte….
Tout se passe comme si une nouvelle chape de plomb descendait, lentement, inexorablement, avec la morgue des intolérances sûres d’elles-mêmes et de leur histoire. Parfois, ce sont les religions qui y contribuent, en sacralisant des normes ou en alimentant des amalgames : il y a quelques jours, le porte parole du Vatican établissait ainsi, du haut de l’autorité morale qu’il exerce sur plus d’un milliard d’êtres humains, un lien entre homosexualité et pédophilie. Cette somme de méconnaissance, d’ignorance, de ressentiments et de préjugés, pèse lourd, et en profondeur, sur nos sociétés fatiguées. Des esprits trop faibles ou trop dociles peuvent être perméables aux discours de la haine : Jean-Marie Périer, dans un livre bouleversant publié cette année, évoquait la détresse de ces adolescents chassés de chez eux par leurs parents, pour la seule raison qu’ils sont homosexuels.
Au nom de ces enfants humiliés, travaillons à construire une société où ils aient leur place. Les homosexuels ont été confrontés à toutes les souffrances du rejet, de la peur, de la honte, du secret. Ils ont traversé – et traversent encore- des épreuves inouïes, notamment celle du sida, qui les a touchés violemment, au moment précis où ils avaient cru avoir enfin, et à quel prix, conquis le droit à une certaine insouciance. Ils ont droit, aujourd’hui, à la liberté d’être.
C’est Jean-Louis Bory, cet éclaireur des luttes pour l’égalité, qui déclarait en 1979: « Tout ce que je demande, c’est que vous me laissiez vivre. Parce que je représente une part extrêmement vivante de la vie… »
Une société est faite de différences. Et son degré de civilisation se mesure à sa capacité de regarder ces différences avec indifférence. Nous en sommes encore loin.

74 commentaires à “Différence et indifférence”

  1. Loic Piel dit :

    Vous avez bien raison!
    Lisez ceci (les photos sont à votre disposition)
    Je suis allé, Samedi, faire une balade en vélo de Caen à Louvigny, avec un ami.
    Ce week end était placé, souvenons nous en, sous la thématique de la commémoration de la déportation.

    Quelle fut notre horreur lorsque nous lisîmes (voir les photos jointes), sur une des piles du pont de la cavée “Triangle rose, souviens toi des années 40″.
    Ce message était signé du sigle de l’extrême droite (un rond barré d’une croix formé d’un trait horizontal et d’un trait vertical).
    Ce message n’était pas présent le week end précédent.

    Ce qui doit être considéré, convenez en, comme une menace de mort, était “taggé” fort à propos, puisque ce lieu est celui des rencontres gay à Caen – route allant de “la prairie” au camping municipal (par ailleurs lieu d’agressions régulières contre les gays, mais sans que l’on ne retrouve jamais les auteurs, semble-t- il).
    Pour votre complète information, un de mes amis a téléphoné ce jour au Commissariat de Police, et il lui a été répondu qu’ils avaient autre chose à faire.

    Je me suis par conséquent senti obligé d’en référer au Procureur de la République de Caen.

    Vous trouverez en pièces jointes :
    - deux photos du “message d’avertissement” en question
    - la copie du courrier envoyé au Procureur de la république de Caen

    Cordialement,

    Loïc Piel

    • Amélie dit :

      Bonjour Loïc,
      Je suis documentaliste au Centre régional de culture ethnologique de Basse-Normandie. Dans le cadre d’une exposition que nous réalisons sur les discriminations, nous souhaiterions savoir si il est possible de voir vos photos sur ce sujet, et si, le cas échéant, nous pouvons les utiliser pour illustrer le thème de l’homophobie aujourd’hui.
      Merci par avance,
      Amélie Montero

  2. MARINO dit :

    Bonjour,

    Je suis le Président de de l’Association ADOS SUD à Perpignan, une Association que j’ai crée il y a un ans dans le but d’une Aide Social gays et lesbien.
    Merci Monsieur de crier, tout haut, ce que les gens pensent tout bas, il est clair qu’il faut que cela s’arrête une bonne fois pour toutes, chaque jour je me bats pour le respect des droits pour les homosexuel et faire reculer l’homophobie.
    Tous ensemble main dans la main, il faut réussir à changer les mentalités, je suis la seule association sur Perpignan, il n’y a même pas de structure pour les jeunes gays mis à la porte de chez eux à cause de leurs sexualité et ont ne fait rien pour faire avancer les choses.
    Je suis en relation amicale avec Madame Amiel-Donat est je peux vous assurer Monsieur que nous ferons tout pour en France et ailleurs l’homosexualité ne soit plus considérée comme “la peste”.
    Je me tiens à votre disposition pour une rencontre éventuelle et échanger nos idées pour construire une France ouverte et libre à tous.

    Mr MARINO Steve
    Président Association ADOS SUD
    Résidence Roc d’Aude
    Appart 365
    3 rue des glaïeuls
    66000 PERPIGNAN

    • le bris dit :

      Bonjour,
      C’est courageux d’avoir monter cette association et vous en remercie. J’ai 45 ans et trouve que la situation des homos s’est améliorée mais la situation me semble commencer en effet à se dégrader. Pour ma part, sans faire de provocation et après un parcours qui a mis du temps, je ne vis pas caché car je revendique le droit à mon orientation sans aucune culpabilité.

      Etre homo c’est hélas se battre…..mais ça vaut le coup.
      Cordialement. Olivier

  3. Mehdi dit :

    Bonjour,

    je comprends votre émoi et comme tous je condamne vivement les agressions homophobes dont vous vous faites l’écho.

    Néanmoins, dans l’affaire des deux homosexuels enterrés vivants, je pense qu’on doit laisser la justice faire son travail et déterminer si le crime est crapuleux ou homophobe.

    Cordialement.

  4. Jerome dit :

    Bonjour,

    merci pour votre texte juste, posé, qui nous rappelle que les efforts de tous ne sont pas de trop – et ne seront, peut-être, jamais de trop – pour faire reculer l’homophobie et pour que nous puissions, homosexuel-le-s, vivre sans crainte nous aussi.

  5. Eric dit :

    Il se passe en effet quelque chose de plus en plus palpable, de plus en plus inquiétant, sur le terrain de la tolérance, du droit à la différence, et du droit, surtout, à l’indifférence.
    Pas que sur le terrain de l’homosexualité, d’ailleurs.
    Mais sur ce terrain-là, peut-être que les plus jeunes générations ont oublié que l’apparente facilité avec laquelle elles peuvent vivre leur sexualité est le résultat des luttes de leurs aînés, luttes dont elles peinent à reprendre le flambeau, laissant ainsi libre cours aux minorités imbéciles et haineuses qui sont trop souvent à l’origine d’une “actualité” que nous ne souhaiterions ne plus vivre.

  6. Fanny Azzuro dit :

    Je dédie mes récitals de piano du 7 et 12 juin (20h et 18h30) en L’EGLISE St Ephrem (Paris 5e) à Jean Le Bitoux.
    Je vous invite tous à venir vous reccueillir pendant une heure de musique…
    Jean j’aurais aimé t’inviter. Tu es dans mon coeur à vie.

    http://www.ampconcerts.com/concerts/index.php?month=Juin&year=2010

  7. casquero-art dit :

    “Le sexisme comme le racisme et la discrimination commence par la généralisation. C’est-à-dire la bêtise.”
    Le combat pour le droit à la différence est loin d’être terminé,beaucoup de chemin reste à parcourir…et nous devons ne pas surtout oublier le travail de nos ainés.
    merci à vous de nous le rappeler.

  8. [...] Lire l’édito de Bertrand Delanoë. Partager cet article : [...]

  9. dorian2607 dit :

    Merci
    Ici en province l’homophobie est hélas bien présente !
    Mais mon ami et moi nous tenons bon !
    Comme dis René Char : A nous regarder, ils s’habitueront ”
    Merci Bertrand, vous êtes un grand homme

  10. [...] et de lutte contre l’homophobie. En avril dernier, j’avais d’ailleurs publié sur mon site un éditorial consacré à la hausse inquiétante des déclarations et actes homophobes: hélas, le sujet demeure plus que jamais d’actualité et je regrette à ce titre l’absence de [...]

  11. [...] L’intégralité du texte de Bertrand Delanoë est à lire ici. [...]

  12. [...] L'intégralité du texte de Bertrand Delanoë est à lire ici. [...]

  13. […] L’intégralité du texte de Bertrand Delanoë est à lire ici. […]

Publiez un commentaire

CréditsConditions d'utilisationsLiens