LES ÉDITOS

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Comment on devient “carioca”, lettre de Rio, 2

29 octobre 2009

Hier soir, au Palais de la Cité, un moment particulier, et assez émouvant. Au cours d’une cérémonie simple et chaleureuse, je reçois le titre de citoyen d’honneur de la Ville de Rio de Janeiro, des mains de son maire Eduardo Paes. Me voici donc carioca, puisque ce mot charmant, presque chantant, désigne les citoyens de Rio. C’est un témoignage de plus de la confiance, de la solidarité et même de l’amitié entre nos deux villes. A cette occasion, nous signons un nouvel accord de coopération, qui s’appuie sur les résultats très encourageants de nos deux partenariats précédents. Paris participera ainsi activement à la revitalisation urbaine de la zone portuaire de Rio. Les quartiers que nous contribuerons à réhabiliter, et pour tout dire à réinventer avec nos amis brésiliens, comprendront notamment la future gare TGV, et de nombreux équipements pour les Jeux olympiques de 2016.


Et en allant, ce matin, visiter ces quartiers, nous mesurons à quel point Rio se nourrit de mixité. Mixité sociale et générationnelle, d’abord. Mais au-delà, mélange, dans un même quartier, des projets urbains, des dynamiques économiques, culturelles, sportives, environnementales… A Sao Cristovao, nous avons le plaisir de voir les résultats concrets d’un accord de coopération décentralisée signé il y a quatre ans entre Rio et Paris : de nouveaux logements sociaux permettent de faire vivre, au cœur de la métropole, son bien le plus précieux, qui se nomme diversité. Puis à Rio Comprido, au bord de l’Atlantique, nous débattons avec nos interlocuteurs de nos projets: l’avenir d’une ville, quand il faut l’imaginer avant de le dessiner, le dessiner avant de le réaliser, et le réaliser avant de le vivre, cela justifie bien de longues discussions, toujours passionnées. Car ce qui est en jeu, c’est le cadre de vie des habitants, leur paysage familier. Et c’est aussi l’idée que peut se faire d’elle-même, et renvoyer au monde, une métropole chargée d’histoire et décidée à affronter l’avenir.


Puis, dans la très belle résidence d’Eduardo Paes, à Gavea Pequena, au cœur de la forêt, déjeuner avec Lula. Autour de nous, Sergio Cabral, le gouverneur de l’Etat de Rio, et Dilma Roussef, ministre de la Casa Civil, très probable candidate à la prochaine élection présidentielle- une femme authentique, courageuse, et engagée. Nous parlons des défis que le Brésil relève un à un pour affronter la modernité. Nous évoquons les relations entre les pays d’Amérique latine, qui arriveront peut-être, un jour prochain, à construire le début de leur unité, et à s’affranchir de tous les protectorats passés. Lula prépare sa prochaine visite à Chavez (il s’envole demain pour le Venezuela), avec qui il espère signer, à l’échelle du continent, un pacte de non-agression. Nous évoquons aussi la paix civile durement conquise au Brésil, et les efforts déployés par son président pour faire avancer la justice sociale, et rendre compatibles les deux termes de la devise brésilienne: « Ordre et progrès ».

Lula ne se raconte pas d’histoires. Il a la lucidité des vrais hommes d’Etat, et il mesure le chemin qu’il reste à parcourir. Mais il sait aussi qu’il peut se retourner avec une certaine fierté sur les jalons déjà posés : en pleine crise mondiale, le Brésil a ramené son inflation et son taux de chômage à des niveaux historiquement bas. La misère, l’exclusion, la précarité reculent, lentement, mais régulièrement. Preuve que l’action publique n’est pas vaine, et que l’exigence, quand elle est soutenue par une volonté, peut déplacer des lignes que l’on aurait crues immuables. Le secret de Lula ? Je l’observe, je l’écoute, et je crois trouver un début de réponse : il est resté militant. Il a échappé à tous les pièges de la notabilisation. Arrivé au sommet de l’Etat, il n’a perdu ni la spontanéité de ses intuitions, ni l’ardeur de son engagement, ni son contact immédiat avec le peuple. Et il y a toujours, vivante chez lui, la source de sa passion pour la politique : la capacité à s’indigner. Je le comprends notamment quand nous parlons de la gauche à l’échelle mondiale, et des enjeux que pose l’invention de nouveaux instruments de régulation : il croit plus que jamais que la politique sert à faire reculer l’injustice, et qu’elle doit s’en donner les moyens. C’est la confiance des plus démunis et des plus fragiles qui l’a placé où il est. Cette confiance, il n’a pas voulu la décevoir et il ne l’aura pas déçue.


Autre chose me frappe : la véritable complicité, l’intelligence partagée entre le maire, le gouverneur et le président fédéral. D’un même pas, ensemble, avec des objectifs communs, ils font avancer leurs causes, qui sont les mêmes. Et cette unité, dont je comprends bien vite qu’elle est réelle, profonde, et qu’elle ne se réduit pas à l’affichage, est le meilleur gage de succès. Je suis heureux d’être parmi ces amis, parmi ces militants, parmi ces citoyens – et d’être désormais l’un d’eux.

A demain

Bertrand Delanoë.

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