Repenser les liens entre les générations, lutter contre les inégalités et le déclassement

Repenser les liens entre les générations, lutter contre les inégalités et le déclassement: par-delà les enjeux de soutenabilité, réouvrir la voie de la solidarité et du progrès social


Analyse factuelle


– La question de la situation relative et des perspectives des différentes générations est devenue centrale dans le débat public. Les jeunes générations craignent pour leur insertion professionnelle et pour la pérennité du système de retraite par répartition; les aînés s’inquiètent pour l’avenir de leurs enfants.

– Des parcours différents entre les générations du baby-boom et celles nées à partir des années 1960: les baby-boomers ont eu un accès aisé à l’emploi et au logement quand leurs enfants vivent plus intensément la précarité (à la fois relationnelle et professionnelle) et la flambée de l’immobilier, risques que le modèle initial de sécurité sociale ne prenait en charge.

– Des inégalités de niveau de vie entre les âges et des jeunes plus touchés par la pauvreté; les enquêtes sur le revenu des ménages mettent en évidence une opposition entre trois catégories d’âge:


- ce sont les moins de 40 ans qui ont le niveau de vie le plus bas, la situation étant particulièrement défavorable pour les moins de 30 ans;
- les 40-70 ans sont devenus les plus aisés en moyenne;
- les plus de 70 ans connaissent un niveau de vie plutôt faible.


Cette situation est relativement récente puisque il y a vingt ans les jeunes avaient un niveau de vie comparable aux 40-60 ans. C’est chez les jeunes de moins de 25 ans et les plus de 75 ans (principalement les veuves) que la proportion de pauvres est la plus élevée. La tranche des 50-60 ans comprend une proportion de pauvres relativement importante alors qu’elle a le niveau de vie moyen le plus élevé. Les quinquagénaires constituent en effet une catégorie hétérogène où coexistent ceux qui cumulent une fin de carrière brillante et la disposition d’un patrimoine et ceux qui sont exclus du marché du travail avant la retraite.


– Au cours des dix dernières années, les revenus ont stagné pour 90% des Français. Cependant, les hauts revenus (au sens des foyers les plus riches circonscrits comme les « top 10 % », « 1 % » ou « 0,1 % » de la population) ont progressé en valeur réelle de 10 % à 70 % entre 1998 et 2006. Si la forte croissance des revenus du patrimoine est en partie responsable de ces évolutions, le fait nouveau est la très rapide augmentation des inégalités salariales. Depuis une dizaine d’années, le revenu des classes moyennes progresse moins vite que celui de l’ensemble de la population; le poids des dépenses contraintes accentue cette perception. Les inégalités face au logement se sont également creusées depuis 1980: les ménages des premiers déciles de niveau de vie sont de moins en moins souvent propriétaires et ceux des derniers déciles le sont de plus en plus (et de plus en plus non accédants donc libérés de l’essentiel du coût du logement).

– Les perceptions relatives aux conditions de vie futures sont entachées d’un fort pessimisme. Les classes moyennes se distinguent assez nettement sur la question du risque de déclassement perçu pour leurs enfants. Si les niveaux sont globalement très élevés, 76 % des membres de la classe moyenne considèrent en 2006 qu’il « est probable que nos enfants auront demain un niveau de vie inférieur au nôtre » quand, pour les bas revenus et pour les hauts revenus, les scores sont respectivement de 70 % et de 71 %. 86% des Français estiment qu’il peut arriver à n’importe qui de tomber dans la pauvreté au cours de sa vie, il s’agit de la proportion la plus élevée d’Europe. La crise exacerbe le sentiment de fragilité et la peur du déclassement; elle suscite parallèlement des attentes fortes vis-à-vis du monde d’après-crise.

– Le déclassement est à la fois une crainte individuelle et une réalité sociale et statistique partagée par les membres des générations nées depuis les années 1960 et qui correspond à une dégradation généralisée des perspectives de mobilité sociale (thème de la « panne de l’ascenseur social »). Les travaux de Camille Peugny ont montré que 22 % à 25 % des trentenaires et quadragénaires se retrouvent aujourd’hui plus bas dans l’échelle sociale que leurs parents. Cette proportion était de 18 % au début des années 1980. Les femmes sont plus désavantagées que les hommes : en 2003 par exemple, parmi les enfants de cadres supérieurs âgés de 30 à 45 ans, 48 % des hommes reproduisent la position de leur père contre 33 % des femmes. On peut identifier différentes formes de déclassement (scolaire, territorial, etc).

– Les discriminations liées à l’âge présentent une ampleur inquiétante: les jeunes et les séniors sont les plus vulnérables face au chômage. De surcroît, en 2008, l’assurance chômage laissait sans protection 56% des moins de 30 ans. De même, les jeunes et les retraités apparaissent particulièrement exposés au déclassement par le logement.

– Des enjeux forts se font jour liés à la soutenabilité de notre modèle de développement qui ont un impact sur les générations futures: poids de la dette publique, consommation des ressources épuisables…

– La nature et les modalités de l’entraide familiale varient fortement en fonction des milieux sociaux et tendent à amplifier les inégalités sociales.

– Les prélèvements obligatoires pesant sur les ménages opèrent un transfert instantané au bénéfice des individus et ménages âgés de plus de 60 ans alors même que la capacité contributive des plus de 50 ans est élevée: le niveau de patrimoine de ces derniers excède de plus de 50% le patrimoine moyen. Leur revenu disponible net excède de plus de 15% le revenu disponible moyen.

– Parallèlement, les transferts sont centrés aux deux extrêmes de la distribution (les plus pauvres bénéficient des minima sociaux et les plus aisés, des avantages fiscaux), ils peuvent prendre la forme stylisée d’une courbe en « U » qui concerne principalement les mécanismes socio-fiscaux rattachés à la politique familiale (5 % du PIB, 1/6 des dépenses sociales).
Dans le cas français, les classes moyennes inférieures sont moins favorisées par le système de transferts que les classes moyennes supérieures de par l’application du quotient familial dans le calcul de l’imposition.

– La France présente une segmentation par âge des conditions de carrière qui a favorisé le déclassement de certaines générations et qui s’atténue désormais. En effet, les cohortes du baby-boom se retirent du marché du travail, ouvrant des perspectives de renouvellement.

Analyse politico-idéologique


– Réfuter l’idée selon laquelle il serait de la responsabilité exclusive des familles d’assurer le niveau de vie des jeunes ou la prise en charge des personnes dépendantes. En effet, les transferts familiaux contribuent à lisser les inégalités entre générations au sein d’une même famille mais ont tendance à perpétuer voire à accentuer les inégalités sociales au sein d’une même génération. De même que les successions et les donations, l’entraide familiale bénéficie aux plus aisés. Elle est en effet d’autant plus importante que les revenus familiaux sont élevés et ne légitime donc pas le maintien d’inégalités de revenus importantes entre classes d’âge.

– La reproduction des inégalités est de plus en plus forte et se trouve accrue par les politiques du gouvernement: facilitation de la transmission des patrimoine (loi TEPA = aubaine pour les plus fortunés alors que 90% de la population ne payait déjà pas de droits de succession), politique de mise en avant de la « diversité » au détriment de l’égalité des chances pour tous.

– Le déclassement doit être pris au sérieux mais ne doit pas occulter d’autres constats tout aussi inquiétants, comme le renforcement du poids de l’origine sociale sur les destinées.

– Mettre l’accent sur la reproduction des inégalités et les inégalités intragénérationnelles. Difficile d’établir des comparaisons entre générations compte tenu de la différence des contextes. Par exemple, le fait que les femmes travaillent et cotisent moins que les hommes pose un problème de justice intragénérationnelle, de même que le fait que certaines personnes vivent de longues périodes de chômage et d’autres pas.

– Importance de prendre en compte dans nos choix leur impact sur le bien-être des générations actuelles mais aussi les transferts qu’ils impliquent envers les générations futures avec comme objectif d’accroître également leur niveau de bien-être par des investissements positifs pour demain.

– On parle de « contrat intergénérationnel » mais un tel contrat n’est inscrit nulle part, il repose sur une sorte de confiance réciproque. Le fait que l’on se reconnaisse une dette à l’égard des générations précédentes qui transmettent un patrimoine collectif et une éducation constitue l’une des bases de la solidarité. À la juste créance que l’on impose aux générations qui suivent en matière de retraite doit répondre le juste legs en matière d’éducation.

– Concernant les retraites, se poser la question des principes d’équité à appliquer: est-il équitable que toutes les générations bénéficient du même âge de départ à la retraite ou est-ce plutôt la durée passée à la retraite en moyenne pour chacune qu’il est équitable d’égaliser ou encore le rapport entre durée de retraite et durée d’activité ? Autre type de raisonnement possible: partager les gains d’espérance de vie entre l’activité et la retraite, ie. calculer l’allongement de durée d’activité nécessaire pour compenser l’effet sur les régimes de l’allongement de l’espérance de vie.

– Insister sur le fait que la crise a bien montré les risques d’un système fondé sur la capitalisation individuelle

– Le système de retraite, par son mode de calcul du revenu de remplacement au moment de
la liquidation de la retraite, est particulièrement favorable aux trajectoires de mobilité sociale
ascendante. Le calcul de la retraite réalise une forme de prime aux « promus » difficile à
légitimer du point de vue de la justice sociale. Ses caractéristiques actuelles sont :


- une forte pénalisation de la mobilité professionnelle, tout changement de statut, public/privé, salarié/non-salarié, cadre/non cadre, France/étranger, entraîne un changement de régime et des modifications importantes et souvent imprévisibles des droits à la retraite ;
- les années de cotisations ne sont pas également prises en compte dans le calcul, ce qui désavantage les carrières longues et « plates », plus encore les « déclassés ». Le taux de remplacement s’applique dans le secteur public au dernier salaire. De même dans le privé, le salaire de référence est le salaire moyen des 25 meilleures années.

-Avoir une analyse nuancée des enjeux liés au déficit et à la dette publique car des dépenses dites courantes comme les dépenses d’éducation contribuent à l’avenir des jeunes générations

-Ne pas minimiser les difficultés d’insertion des jeunes mais refuser tout discours déterministe, ce n’est pas parce que l’insertion professionnelle a été difficile au départ, du fait de la crise en particulier, que l’ensemble de la vie professionnelle le sera. Si le déclassement à la première embauche concerne plus d’un tiers des arrivants sur le marché du travail, la mobilité professionnelle réduirait le phénomène à un noyau dur d’environ 10 % d’une cohorte après trois ans de vie active. Par ailleurs, le contexte favorable en début de cycle de vie ne garantit plus contre les insécurités de milieu et de fin de parcours professionnel.

– S’interroger sur la légitimité de tels écarts de salaires en fonction de l’expérience, revoir les règles d’ancienneté et permettre un meilleur partage des salaires en faveur des jeunes, en commençant par le secteur public.

– Les formes cumulées de déclassement sont interprétées comme une mise en cause de la méritocratie et de l’idée de progrès: il s’agit là d’un écueil majeur. Il est important de lutter contre le remise en cause de l’expansion scolaire: à long terme, c’est l’importance du capital humain qui favorise l’innovation et l’adaptation de notre système économique. A moyen terme, l’objectif de mobilité sociale intergénérationnelle et d’égalité des chances plaide en faveur de la poursuite de la démocratisation scolaire, d’autant plus que le lien entre origine sociale et niveau d’éducation reste très fort.

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