ACTUS

Les faussaires de l’identité nationale

17 novembre 2009

Le peuple français se définit par son histoire, sa langue et des idéaux en partage. Par le pacte social qui lie chacun de ses membres et par le territoire où ils vivent. En se battant pour la République, pour la justice, pour la laïcité, il a contribué à la singularité de cette identité, héritage des Lumières et de la Révolution.

Un débat sur ce sujet serait donc parfaitement pertinent et même empreint de noblesse si des considérations politiciennes ne venaient le dénaturer. Qu’on en juge : un processus lancé dans la plus totale précipitation, les administrations de l’Etat mobilisées toutes affaires cessantes, les préfets subitement transformés en improbables chevilles ouvrières et, bien sûr, un calendrier conçu à l’aune des prochaines échéances électorales. La France serait donc confrontée à un urgent problème identitaire ?

Gageons que, pour les Français, cette urgence porte plutôt sur l’enjeu de la cohésion et de la justice sociale. Et quitte à susciter une réflexion collective, j’aurais apprécié que ne fût pas oubliée la communauté intellectuelle et notamment les historiens. Les Lieux de mémoire de Pierre Nora nous en disent plus sur la manière dont la France s’est construite que ne le fera n’importe quel ministre. Car ce sont la liberté de l’intelligence, la dignité de l’histoire, la lucidité de l’analyse, et non pas les dogmes, les slogans ou les arrière-pensées, qui permettent de renforcer une identité.

D’ailleurs comment prétendre lancer un tel débat sans même parler de l’école ?

L’identité française s’est forgée depuis un siècle grâce à ce magnifique instrument d’émancipation qu’on appelle l’école républicaine : immigrés polonais, italiens ou nord-africains, tous ont ainsi partagé avec des Français, depuis des générations, un héritage, des valeurs et même un destin. Pourquoi l’école peine-t-elle aujourd’hui à jouer ce rôle ? De quels moyens a-t-elle besoin ? Et les maîtres sont-ils suffisamment considérés dans cette mission de cohésion qui est la leur ? Voilà les questions qu’on aimerait entendre poser et qui ne le seront sans doute pas, à l’heure où la suppression mécanique des postes dans l’éducation nationale est présentée comme un gage de bonne gouvernance.

Alors, ne soyons pas dupes des manipulations en cours. Comme le disait récemment le politologue Jacques Reland (Libération du 3 novembre), refusons l’«exhibitionnisme des symboles» qui se substituerait à l’affirmation des valeurs. Débattre sérieusement de l’identité nationale, c’est réfléchir à la transformation de ce qui est un fait (naître français) en un choix assumé (être français). Et de ce constat simple aurait pu découler un débat fécond : car si le nationalisme est un poison, le patriotisme peut être un moteur quand l’amour de son pays stimule le dialogue et la rencontre avec d’autres identités. Autrement dit, parce que je revendique ma fierté d’être français, je respecte d’autant plus celui qui ne l’est pas, qui n’entend pas le devenir, et vers lequel mon regard ne sera jamais celui de la condescendance ou du rejet.

C’est pourquoi j’exècre cette juxtaposition nauséabonde entre «identité nationale» et «immigration». Elle résonne comme une œuvre de faussaires, quand la vérité historique est détournée au profit de compromissions idéologiques. A l’inverse, être français, c’est assumer un legs qui s’est construit au fil du temps, enrichi au gré de l’histoire, grâce à l’apport multiple des influences, des talents, des cultures, sans lesquelles nous ne serions pas ce que nous sommes. Et ce cheminement perpétuel le montre : la France n’est en harmonie avec elle-même que quand elle ose, s’ouvre et intègre. La France se perd et doit demander pardon quand s’appliquent les lois vichystes, mais elle est à la hauteur de ses idéaux quand elle promeut l’ambition européenne, au service de la paix et d’un projet de civilisation.

C’est cela l’identité française : non pas une définition frileusement estampillée par des politiciens dans une logique de marketing électoral. C’est une matière vivante, diverse et évolutive. La France, c’est la Carmagnole et les cathédrales, Victor Hugo et Aimé Césaire, Jorge Semprun et Marie NDiaye.

Et peut-être le plus beau, le plus universel dans ce «message français» : l’identité nationale est un bien commun dont le «droit du sol» rappelle qu’elle s’acquiert autant qu’elle se transmet.


Bertrand Delanoë, Libération, le 17 novembre 2009

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