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Bertrand Delanoë : « Les citoyens ne sont pas dupes »

26 janvier 2012

“A trois mois du premier tour de la présidentielle, rencontre avec Bertrand Delanoë, fier de son bilan à la mairie de Paris.”


Interview de Bertrand Delanoë pour les Inrocks, parue dans le numéro daté du 18 janvier 2012


A trois mois du premier tour de la présidentielle, rencontre avec Bertrand Delanoë, fier de son bilan à la mairie de Paris.

Son bureau est tellement vaste qu’on pourrait presque y reconstruire le Parc des Princes ou y loger les SDF de la capitale. Pourtant Bertrand Delanoë n’est pas un monarque hautain mais un homme franc, chaleureux, direct, qui incarne le meilleur d’un monde politique souvent dévoyé par le locataire de l’Elysée. Orgueilleux mais honnête et droit dans ses idées, le maire de Paris a redonné à la capitale une gouvernance citoyenne, ce qui lui permet de défendre un bilan largement positif malgré quelques inévitables échecs. Aujourd’hui, il affiche une confiance revigorante en François Hollande au moment où Nicolas Sarkozy et le FN remontent dans les sondages.

Faites-vous partie de ceux qui pensent que la campagne de François Hollande patine ?
Bertrand Delanoë – Tout n’est pas parfait mais François Hollande fait une très bonne campagne. A trois mois des élections, il est très haut au premier tour, devant le président sortant, et il est donné nettement gagnant au second tour. Cela ne signifie pas que l’élection est gagnée mais que François Hollande incarne vraiment l’envie de changement d’une majorité de Français.

Vous êtes l’une des personnalités politiques préférées des Français et vous aviez à un moment nourri des ambitions présidentielles. Pourquoi n’êtes-vous pas à la place de François Hollande ?
Parce que les circonstances ne me l’ont pas permis. J’ai préféré être dans une dynamique de reconstruction du parti puis contribuer à la construction d’une alternative présidentielle qui puisse réussir.

Vous souteniez Martine Aubry. Etes-vous rassuré par la personnalité de Hollande ?
Je me suis engagé pour Martine Aubry. Mais j’ai toujours reconnu la très grande valeur et l’intelligence politique de François Hollande. Le résultat de la primaire lui a donné de la force et lui a permis de libérer un grand nombre de ses qualités potentielles. Il sera un bon président, plus simple, plus accessible mais qui sait ce qu’il veut. Il n’est ni agressif ni agité. En cette période de crise, le pays a besoin de quelqu’un de résolu mais aussi de serein.

Sentez-vous Hollande capable de se libérer du projet socialiste, basé sur une croissance inenvisageable aujourd’hui ?
François Hollande est fidèle au parti qu’il a dirigé onze ans et à son projet. En même temps, il est conscient de la gravité de la situation et de l’ampleur de la responsabilité qui sera la sienne s’il est élu. Il y aura donc des priorités. Par exemple, la réforme fiscale, la croissance, la jeunesse et les services publics, notamment l’Education nationale, la Santé, la Sécurité et la Justice. Il ne va pas s’éparpiller, ou faire comme Nicolas Sarkozy en 2007 qui promettait le paradis, alors que le pays se trouve aujourd’hui dans une grande souffrance.

Vous aviez proposé un impôt exceptionnel pour les plus riches alors que François Hollande semble mettre de l’eau dans son vin par rapport au projet fiscal conçu par Thomas Piketty.
La question que j’avais posée, juste avant l’été dernier, était : en attendant que la réforme fiscale produise des effets, faut-il mettre en place une taxe exceptionnelle sur les hauts revenus et leur faire rendre un peu des cadeaux fiscaux dont ils ont bénéficié depuis cinq ans ? François Hollande préfère donner la priorité à un travail approfondi et complet sur la réforme fiscale afin de pouvoir, dès après son élection, la rendre plus juste et efficace dans la durée. Il n’y a là aucune contradiction.

Le temps long de la politique en profondeur est-il compatible avec l’urgence permanente des marchés ?
La réforme fiscale proposée par François Hollande ne sera pas dépendante de la conjoncture et portera ses fruits dans la durée. Il faudra cependant également faire face à un contexte économique national et international particulièrement difficile et prendre en compte l’état catastrophique dans lequel la droite aura laissé nos finances publiques. La gauche a des ambitions fortes pour la France de 2012 à 2017 et elle devra s’en donner les moyens. Une chose est certaine dans ce pays : c’est quand la gauche est au pouvoir que les finances publiques sont le mieux gérées. Elle l’a prouvé avec le gouvernement Jospin et aujourd’hui dans les collectivités locales.

Nicolas Sarkozy tape sur les collectivités locales en disant qu’elles dépensent trop.
S’il y a une imposture, c’est bien celle-là ! Prenons l’exemple de Paris. Nous avons une politique de solidarité très ambitieuse, de plus de 2 milliards d’euros par an. Notre budget est en équilibre. 1,7 milliard d’euros est investi chaque année pour l’innovation, l’aménagement urbain, le logement social, etc. Dans le même temps, les impôts n’ont été augmentés qu’à deux reprises depuis 2001 et la dette de Paris ne représente que 40 % des dépenses de fonctionnement.

La montée du FN vous inquiète-t-elle ?
Bien sûr ! Ignorer les leçons de l’histoire est une faute grave pour un responsable public. Le populisme est très difficile à combattre parce qu’il ne s’adresse pas à l’intelligence des individus mais à leurs tripes. Ce combat est pourtant un devoir pour la gauche, surtout au moment où Nicolas Sarkozy joue de manière extrêmement irresponsable avec les peurs des Français et laisse ses ministres exprimer des positions que plus grand-chose ne distingue de celles du FN.

Le risque FN vous rend-il sensible au thème du vote utile au premier tour ?
Oui. Pas par tactique électorale mais parce qu’une majorité de Français a envie de changer de politique. Or le seul candidat qui puisse l’emporter face au président sortant, c’est François Hollande. Voter pour lui au premier tour est le seul moyen de rendre possible ce changement nécessaire.

Vous ne trouvez pas Hollande trop silencieux sur les questions de société ?
La campagne ne fait que commencer. François Hollande a été le premier secrétaire du Parti socialiste à l’époque où ce parti a pris position pour le mariage entre personnes du même sexe, la parentalité ouverte à tous les couples et le droit à mourir dans la dignité. Au cours des derniers mois, il s’est également exprimé sur le droit de vote des étrangers aux élections locales, les moeurs républicaines ou encore l’indépendance de la justice.

Le logement cher, notamment à Paris, c’est plus du ressort d’un gouvernement que d’un maire ?
François Fillon a refusé de nous donner les moyens pour agir sur les loyers à Paris. Cela prouve qu’il existe des différences profondes entre la droite et la gauche. Autre exemple de cette différence, le projet de TVA sociale, très révélateur de la méthode Sarkozy. S’il y croyait vraiment, que ne l’a-t-il fait depuis cinq ans ! Sur le fond, cette mesure est une aberration. Economiquement, elle cassera la croissance parce qu’elle touche principalement la consommation, qui constitue, à la différence de l’Allemagne, le principal moteur de notre économie nationale. Socialement, elle est profondément injuste parce qu’elle pénalisera ceux dont le pouvoir d’achat est déjà fortement diminué.

Cécile Duflot sera candidate à la députation en 2012 dans la 6e circonscription de Paris suite à l’accord entre les directions PS et EELV pour la présidentielle. Pourquoi cela vous mécontente-t-il ?
Tous les parachutages, à droite comme à gauche, heurtent les citoyens et abîment le climat démocratique qui s’est restauré à Paris depuis 2001 et se fonde sur des comportements, une éthique et des valeurs. A Paris, deux députés Verts ont été élus à Paris en 2002 et en 2007, avec mon soutien. Il n’y avait aucune raison d’exiger une autre circonscription, aux dépens notamment d’une députée sortante, Danièle Hoffman-Rispal, exemplaire par son engagement de longue date auprès des citoyens des XIe et XXe arrondissements et qui a su tisser avec eux une relation de confiance. Ce n’est pas ma culture politique.

François Fillon est-il aussi un parachuté ? Il dit que ses enfants sont en classe à Paris…
N’est-il pas élu dans la Sarthe ? Etre élu pendant trente ans d’un département, dire au revoir en pleurant et après prétendre adorer sa nouvelle circonscription : les citoyens ne sont pas dupes de ce genre de pratiques.

Le gouvernement veut construire le ministère de la Défense, un “Pentagone” français, dans le XVe arrondissement. Que reprochez-vous à ce projet ?

D’abord, la multiplication des partenariats publics-privés mis en place par le gouvernement Fillon va coûter dans la durée des milliards d’euros aux finances publiques. C’est une bombe à retardement. Ensuite, nous avons toujours privilégié le travail constructif avec les représentants de l’Etat, comme pour le tribunal de grande instance des Batignolles ou la Philharmonie de Paris. Concernant le Pentagone, j’ai prévenu le gouvernement qu’était prévu à cet endroit un garage de bus indispensable à la réalisation d’un programme de cinq cents logements sur le site RATP de la Croix-Nivert. Le projet de Pentagone ne peut se faire en sacrifiant cinq cents logements alors que les besoins sont si évidents.

Le Pentagone peut-il vous être imposé ?
Oui et c’est d’ailleurs la voie choisie. Une fois de plus, ce gouvernement méprise les collectivités locales et en particulier les élus parisiens. La droite n’a jamais pardonné à la gauche d’avoir gagné Paris et se croit propriétaire du pouvoir.

Qu’avez-vous pensé de l’opposition de François Fillon au projet d’aménagement des voies sur berges ?
Ce diktat est inacceptable. Il intervient après trois ans de concertation avec tous les acteurs concernés et un avis favorable du commissaire enquêteur. L’Etat demande à la Ville de fournir des éléments sur les reports de circulation alors que ceux-ci ont été fournis depuis longtemps et validés par le ministère de l’Equipement. François Fillon utilise les moyens de l’Etat à des fins partisanes et politiciennes et ne tient aucun compte de la légitimité démocratique des élus parisiens et de la volonté des Parisiens d’aménager librement leur ville. Il montre son vrai visage utilisant les méthodes d’une droite d’un autre temps et prônant une vision de la ville dépassée.

Mille nouvelles caméras de vidéosurveillance vont être implantées à Paris. Dimanche 8 janvier, la police a neutralisé sept militants du Parti communiste parce qu’ils vendaient L’Humanité dimanche en pleine rue en face d’une caméra. N’est-ce pas là une dérive d’un outil contesté ?
Il est d’abord scandaleux d’empêcher des militants de défendre leurs idées. J’ai accompagné la préfecture de police dans le déploiement de son plan 1 000 caméras car la vidéoprotection est un élément de la sécurité qui peut être très utile. Mais à une double condition : que les effectifs de police ne baissent pas et que les règles éthiques soient respectées. Or, les effectifs ont baissé et des dérapages ont lieu. Donc je ne l’accepte pas.

Le 104, lieu de création et de production, a été critiqué et la Cité de la Mode et du Design inaugurée en 2007 est quasi vide. Peut-on parler d’échecs ?
Si le démarrage du 104 a été compliqué, c’est désormais une réussite. Il faut du temps pour faire aboutir un projet aussi important, implanté dans un quartier populaire. La Cité de la Mode et du Design, financée par la Caisse des dépôts et consignations, accueille désormais l’Institut français de la mode, mais ce n’est pas suffisant. Là aussi, après le temps nécessaire à l’innovation, il faut réussir. Depuis onze ans, la politique culturelle de Paris connaît un foisonnement d’initiatives. Des institutions classiques ont retrouvé une jeunesse avec la nomination de nouveaux directeurs : le Théâtre du Rond-Point, du Châtelet, le Théâtre de la Ville, etc. Des espaces de création alternatifs ont pu se développer, comme les Frigos, le 59, rue de Rivoli ou le 100, rue de Charenton. De nouveaux lieux ont vu le jour : le 104, la Maison des Métallos, la Gaîté Lyrique, les Trois Baudets, le Centre Barbara et bientôt le Louxor… Ce sont de grandes réussites pour la vie de Paris. Avec la Nuit Blanche, deux millions de personnes accèdent gratuitement chaque année à l’art contemporain. L’édition 2012 a été confiée à Laurent Le Bon, le directeur du Centre Pompidou-Metz, et promet d’être magnifique.

A propos de nuit, les tenanciers de bars et de boîtes de nuit se plaignent des plaintes de voisinage qui feraient de Paris une “belle endormie”.

C’est très parisien de dire ça. Ceux qui sortent vraiment la nuit ne s’ennuient pas. Ils inventent eux-mêmes les lieux de fête. Baladez-vous entre le XXe et le centre à 2 heures du matin, vous verrez que Paris n’est pas une ville endormie. Mais c’est difficile à concilier avec une ville dense, d’habitat ancien, où il y a aussi des gens qui travaillent tôt le matin.

Pourquoi les parcs parisiens sont-ils fermés la nuit contrairement à ceux de New York ou d’autres grandes villes européennes ?
Central Park est ouvert la nuit mais la sécurité n’y est pas toujours garantie… A Paris, les jardins d’Eole dans le XVIIIe sont ouverts la nuit. Les esprits évoluent : auparavant, il était interdit de marcher sur les pelouses parisiennes. Je l’ai autorisé et aujourd’hui il est même possible de jouer au foot aux Invalides !

Peut-on tirer un premier bilan d’Autolib ?
Nous avons initié ce service innovant par étapes, pour pouvoir le corriger peu à peu. Le dispositif devra être jugé lorsqu’il sera complet, c’est-à-dire fin 2012.

On dirait la réponse de quelqu’un qui n’est pas entièrement satisfait…
Ce n’est pas le cas. Contrairement à ce que disent certains journaux, il n’y a pas eu de vandalisme. Mais avec deux cent cinquante voitures alors qu’il doit y en avoir trois mille, le changement souhaité n’a pu encore avoir lieu. Dans une grande ville dense du XXIe siècle, on veut moins de pollution, plus de liberté, et mieux se déplacer. Ce n’est pas souhaitable d’avoir une voiture polluante qui vous coûte 5 000 euros par an. Le citadin du XXIe siècle circule avec des modes différenciés. Il a parfois besoin d’un vélo, du métro et de temps en temps d’une voiture électrique partagée.

Propos recueillis par Anne Laffeter, Thomas Legrand et Serge Kaganski

Un commentaire à “Bertrand Delanoë : « Les citoyens ne sont pas dupes »”

  1. bonduelle dit :

    je suis de gauche mais ne voterai jamais plus a gauche, la republique francaise est laique et la france est catholique!!!!!!!!!!!
    c’est a cause de vos orientations et preferance etrangeres que M Lepen monte dans les sondage et sera au deuxieme tour, comme beaucoup de gens de gauche décus je voterai FN , ca sera tout sauf la gauche et les faveurs que vous accordez aux idées etrangeres!

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