Delanoe Paris 2008
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Interview de Bertrand Delanoë dans Le Point

Interview de Bertrand Delanoë dans Le Point

A quelques mois du congrès de Reims, le maire de Paris revient sur la polémique autour du libéralisme, précise sa vision du socialisme et dévoile ses références philosophiques et littéraires.

Sylvie Pierre-Brossolette et Michel Revol

 

Le Point : Votre déclaration fracassante sur le libéralisme a-t-elle enrichi la pensée socialiste ?

Bertrand Delanoë : Je reconnais qu’elle a suscité des interrogations de deux ordres. Celles, sincères, de militants et de citoyens qui ont finalement compris qu’il s’agissait là de revendiquer un vocable désignant le combat historique de la gauche pour les libertés. Et celles, plus tactiques, de certains dirigeants socialistes. Mais je m’y attendais !

Les militants de gauche sont donc des libéraux ?

Dans notre contribution, nous évoquons par exemple le droit de vote des étrangers aux élections locales, le droit à mourir dans la dignité, le droit de chacun, quelle que soit son identité personnelle, au mariage et à avoir des enfants. Les militants socialistes soutiennent ardemment ces combats. Et c’est la gauche qui fait souffler ce vent de novation, à l’inverse de Nicolas Sarkozy quand il s’emploie à mettre sous tutelle l’audiovisuel public, là où François Mitterrand avait établi le pluralisme dans les médias. Lorsque je cite la philosophie des Lumières, qui a produit la Révolution de 1789, lorsque sur la décolonisation j’évoque l’engagement de Raymond Aron, qui n’était pas un homme de gauche, je ne sens de fossé ni avec les militants socialistes, ni avec beaucoup de nos concitoyens. Parce que le goût des idées et le sens des références ont régressé dans notre pays, il est bon, de temps en temps, de revisiter ceux qui, par leur pensée, servent la réflexion contemporaine.

Mais votre déclaration est apparue comme un calcul politique. Pourquoi ne pas avoir évoqué ce sujet avant ? A moins que vous ne soyez devenu libéral en 2008…

C’est l’inverse. Tous mes combats, depuis que je suis membre du Parti socialiste, vont dans le même sens. Lisez mon précédent livre, écrit en 2004 (« La vie, passionnément ») ! Vous y trouverez la même inspiration. Et quand j’ai relu les épreuves de mon ouvrage actuel (1), je me suis dit : à la veille d’un congrès, ce n’est pas vraiment tactique. Mais puisque tu le penses, dis-le.

Ségolène Royal aussi a défendu le libéralisme…

Oui. Et je ne lui ai pas demandé de se rétracter, après ce qu’elle avait déclaré dans Le Point (n° 1854, 27 mars 2008) .

Peut-on se dire libéral philosophiquement et s’allier, comme vous l’avez fait, avec les communistes ?

Bien sûr. D’abord, c’est beaucoup plus facile de faire alliance avec le PC aujourd’hui que dans les années 70. Ensuite, le PC n’est jamais apparu comme une menace pour les libertés en France, dès l’instant où le leader de la gauche était François Mitterrand, qui portait le rassemblement de toutes les forces progressistes. C’est sur cette option qu’il a gagné en 1981. D’ailleurs, souvenez-vous, François Mitterrand a toujours dit, alors qu’une majorité de Français y étaient défavorables, qu’il abolirait la peine de mort s’il était élu. A votre avis, de quelle philosophie s’inspirait-il ?

Dans votre livre, vous souhaitez clairement concilier socialisme et économie de marché…

Bien sûr. Nous devons créer un rapport de forces en faveur de la justice sociale dans l’économie de marché. Je récuse la « main invisible » d’Adam Smith, car le marché a besoin d’être régulé, sans quoi il génère plus que des injustices :des drames. La régulation consiste à établir des garde-fous, des instruments qui permettent de produire des richesses, de les redistribuer de façon juste, en n’oubliant jamais la finalité de ce processus : le progrès humain.

C’est ça, le delanoïsme ?

Oh, arrêtez ! D’abord, ce n’est pas très heureux phonétiquement. Ensuite et surtout, ce n’est pas ma conception de la politique. Chacun doit mettre des idées et des convictions au service d’une cause collective, par définition plus grande que lui.

Quelles sont vos grandes figures du socialisme ?

Jeune militant, j’admirais les grands sociaux-démocrates comme Olof Palme, Willy Brandt, Mario Soares, Shimon Peres. Allende, aussi, qui a toujours été beaucoup plus enthousiasmant pour moi que Castro. Allende, c’était l’humanisme, la démocratie, la liberté !

Et vos penseurs ? Dans « Le Point », Ségolène Royal citait Montaigne, Montesquieu, Arendt, Foucault, Camus. Vous partagez ses références ?

Certaines, oui. Je mentionnerai aussi John Locke, pour sa réflexion sur la liberté de conscience. Il a été l’un des premiers à théoriser la séparation de l’Eglise et de l’Etat, pour que la religion demeure dans la sphère privée. A la frontière de l’économie et de la philosophie, Keynes a fondé une vraie doctrine de la régulation économique, pour « la fin du laisser-faire » qui est d’ailleurs le titre d’un de ses livres. Je voudrais aussi vous citer une phrase de Benjamin Constant : « La diversité c’est la vie, l’uniformité c’est la mort. » N’avez-vous pas l’impression qu’elle entre en résonance avec certains sujets de société aujourd’hui, en Europe ? Voilà un autre libéral, au sens originel du terme ! Enfin, j’apprécie Alain, pour son invitation à assumer le réel tout en affirmant le pouvoir de la volonté, pour sa philosophie de la vie, à la fois humble et généreuse.

En tout cas, le débat sur le libéralisme n’a pas affecté votre popularité, au plus haut dans les sondages…

Je me méfie de la popularité mesurée de façon éphémère à travers une enquête. Ce qui est vrai, c’est que depuis 2001 j’ai le sentiment qu’on me prend tout simplement pour ce que je suis, et comme je suis. Et aujourd’hui, alors que je suis investi dans des débats beaucoup plus « clivants », cette appréciation ne semble pas s’être modifiée.

Vous êtes aussi entré dans la bataille du congrès du PS, avec votre contribution. En quoi est-elle différente des autres ?

Nous proposons un contrat social inédit aux Français. Nous prônons par exemple un budget de la recherche atteignant 3 % de notre PIB et un investissement massif dans la formation. Nous voulons aussi dire les choses avec clarté sur les sujets sensibles comme la « flexi-sécurité », les énergies alternatives, le nucléaire et, bien entendu, les alliances. Si Reims doit être un congrès de vérité, autant commencer par appliquer ce principe dès l’élaboration de nos textes…

Irez-vous jusqu’au bout en briguant le poste de premier secrétaire ?

Le débat au sein du PS ne s’est pas encore assez déployé pour que je sache aujourd’hui si ma candidature au poste de premier secrétaire correspond à mon devoir. Mais si je dois être candidat, je le serai de bon coeur !

Pourquoi ne pas le dire aujourd’hui dans « Le Point » ? C’est un secret de Polichinelle !

Allons ! Comme le dit François Hollande, nous sommes aujourd’hui dans le temps des contributions, donc celui des idées. Viendra ensuite le temps des motions. A ce moment, les choses se clarifieront forcément.

Avec quelles contributions pourriez-vous fondre la vôtre pour constituer une majorité au congrès de Reims ?

D’abord, il est clair que nous avons élaboré notre contribution avec l’ambition de construire une dynamique majoritaire. D’ores et déjà, c’est un rassemblement nouveau qui s’est créé, associant des femmes et des hommes aux parcours très divers, et qui partagent la même vision de notre société et des évolutions que doit porter le PS. Maintenant, pour répondre à votre question, il faut évidemment examiner attentivement tous les textes. Mais ce qu’ont porté Martine Aubry ou François Hollande au fil de leur parcours me donne l’intuition d’une compatibilité avec notre démarche.

Delanoë plus Hollande plus Aubry, c’est votre scénario pour constituer une majorité ?

Ce n’est pas un pronostic, d’autant que je regrette qu’un tel rassemblement ne se soit pas réalisé dès la phase d’élaboration des contributions. Disons que c’est une intuition politique.

Pourriez-vous aller seuls au congrès ?

Je vous ai dit à quel point nous tenons à nos convictions. Nous sommes ouverts au dialogue, mais totalement déterminés à aller au bout de cet engagement.

Ségolène Royal milite pour des alliances avec le MoDem. D’autres les excluent. Et vous ?

Je suis favorable à des alliances avec tous les progressistes, y compris au centre gauche, s’il existe. En revanche, je récuse toute alliance avec une formation qui se dirait à la fois de droite et de gauche. En clair : ou le MoDem entretient la confusion, et qu’il s’en explique alors auprès des Français. Ou il s’inscrit clairement dans un projet de progrès social, et une discussion devient possible. Mais pour l’heure, vous voyez bien que les conditions ne sont pas réunies. Je souhaite donc qu’au congrès de Reims nous soyons extrêmement nets sur ce sujet.

Martine Aubry s’est alliée avec le MoDem lors des municipales à Lille. Où est la clarté ?

Vous évoquez là le cas particulier des alliances locales. Je comprends, dans le cadre trop flou fixé par la direction du PS, qu’un certain nombre de nos amis aient pu nouer ce type d’alliance sur des projets municipaux. Mais ma position est claire : je réfute la confusion, les stratégies à géométrie variable et le manque de fermeté pour nos rassemblements nationaux.

Ségolène Royal a choisi de s’opposer systématiquement à Sarkozy. Pourquoi ne pas faire de même, afin d’étoffer votre stature de leader de la gauche ?

Je condamne sans ambiguïté la politique de Nicolas Sarkozy. Mais je n’ai pas de goût pour la violence de l’instant. J’essaie d’inscrire une critique sans concession sur la durée. Et quand il agit correctement, je n’ai pas honte de le dire aussi. Par exemple, j’ai trouvé que ses discours lors de son déplacement en Israël étaient positifs. D’ailleurs, je me suis demandé s’il ne s’était pas inspiré de Mitterrand ! En revanche, quand il reçoit M. Kadhafi avec tant de faste, je dénonce cette mise en scène indigne et inefficace au demeurant. Même constat lorsqu’il échange avec Bachar el-Assad. C’est peut-être utile pour la situation complexe dans cette région du monde, mais était-il absolument indispensable de l’associer à notre fête nationale, le 14 Juillet, à Paris ?

Certaines initiatives gouvernementales trouvent-elles grâce à vos yeux ?

L’idée de fusionner l’Unedic et l’ANPE est légitime. A condition qu’elle génère un service public de l’emploi efficace, pour assurer la sécurité et l’orientation des salariés et leur offrir une vraie formation afin qu’ils se réinsèrent. De même, sur la réforme des institutions, Nicolas Sarkozy avait l’occasion extraordinaire de faire adopter le droit de vote des étrangers aux élections locales. Une majorité de Français y est désormais favorable. Le chef de l’Etat a dit lui-même adhérer personnellement à ce principe. Les conditions étaient donc réunies pour qu’il agisse en réformateur de droite, à l’image de Valéry Giscard d’Estaing quand il a instauré le droit à l’avortement, avec le soutien de la gauche. Quant à la réforme des retraites, elle est indispensable, mais là encore, Nicolas Sarkozy refuse de prendre en compte deux aspects pourtant essentiels : d’une part, la pénibilité des emplois dans un parcours professionnel, qui devrait par exemple donner droit à des trimestres de bonification. Et d’autre part, les inégalités en termes d’espérance de vie. Tous ces exemples montrent d’ailleurs que, pour réformer, il ne faut pas agir avec dogmatisme comme le fait le gouvernement, mais accepter de prendre en compte la complexité de chaque dossier. C’est en tout cas ma conception de la politique.

Faire de la politique, c’est ce qui vous ravit le plus en ce bas monde ?

Non, c’est évident. L’amour et la beauté, voilà ce qui peut faire la magie de la vie. Mais pas seulement la beauté selon les canons classiques. Je pense par exemple à la beauté d’une situation. Ingrid Betancourt libre, c’est de l’ordre de la beauté et de l’amour.

Vous êtes aussi amoureux des livres…

Oui. Depuis l’adolescence, j’aime Baudelaire pour sa poésie et son rapport un peu désabusé à l’existence. Char, Camus m’ont accompagné. Plus tard, j’ai découvert John Irving, celui de « L’oeuvre de Dieu, la part du diable ». Il y écrit des pages magistrales sur la complexité de l’âme humaine. Et récemment, j’ai été touché par la vie de souffrance, d’absolu, que décrit Clara Dupont-Monot, dans « La passion selon Juette » ; J’ai également découvert « Le Grec », un petit livre tout à fait intéressant de Gary. Et je nourris depuis longtemps, une très grande admiration pour l’oeuvre de Naguib Mahfouz, une écriture simple, belle, dans laquelle je retrouve la vitalité et la lumière de l’Orient.

Vous avez toujours la tentation de Bizerte, la ville de votre enfance, en Tunisie ?

Je ne cesserai jamais d’aimer Bizerte. Mais, dans ma vie, il y a aussi l’envie de servir…

1. « De l’audace ! » (Robert Laffont).