RESPIRATIONS

« Le livre des exemples » d’Ibn Khaldoun

19 juillet 2011

Tous les Tunisiens, tous les amoureux de la Tunisie, connaissent Ibn Khaldoun, au moins de vue : son visage, grave et lumineux, orne les billets de dix dinars, et son imposante statue domine avec une calme fierté la place de l’Indépendance, à Tunis. Sa pensée, plus rayonnante que les conquêtes et plus durable que les empires, irrigue et inspire le monde arabe, sept cents ans après.

Le livre des exemples est la grande œuvre d’Ibn Khaldoun. Cette tentative d’Histoire universelle tente d’abord d’installer une idée simple: le caractère indispensable et quasi sacré de l’historiographie. L’homme ne doit pas se contenter de vivre sa propre histoire, il doit l’écrire, il a le devoir de la raconter. Car là se trouve la nécessaire distance à l’égard de soi-même qui est la condition de la conscience, et à certains égards le but de la vie.
Dans la magistrale introduction du Livre des exemples, la Muqqadima, Ibn Khaldoun analyse les ressorts de la puissance et du déclin des dynasties arabes. Précurseur et retentissant, son discours a inspiré bien des théories ultérieures, notamment celles qui ont tenté de décrire et de comprendre la décadence de l’empire romain. Ibn Khaldoun s’interroge sur les causes des évolutions historiques profondes, sur les mécanismes qui font qu’une société avance ou recule. Et il désigne un danger, une menace plus terrible que toutes les autres : l’installation.

En opposant la civilisation nomade à la société sédentaire, il situe dans le mouvement, dans le voyage, dans la recherche inlassable de la différence, dans la curiosité insatiable, la source de tout humanisme et de toute humanité. Et le fait est que toutes les grandes civilisations, selon les récits historiques ou légendaires qui en relatent la naissance, ont été fondées par des voyageurs. Il n’y aurait pas de peuple hébreu sans le voyage d’Abraham, de peuple grec sans le périple d’Ulysse, de peuple romain sans les tribulations d’Enée… Ce voyage fondateur ne doit jamais cesser, tel est le message d’Ibn Khaldoun : la civilisation arabe est née, et vit, de l’échange, du dialogue, de la solidarité entre les cultures et les peuples qui la composent. Et elle ne peut durer que tant que durera, ou recommencera, cet aller et retour perpétuel.

Venus du plus haut Moyen-Age, l’exigence d’Ibn Khaldoun, son appel à la tolérance, son éloge de la curiosité, sont une respiration plus que jamais nécessaire à notre monde.

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