LES ÉDITOS

“Réaffirmer le principe du repos dominical”

5 juin 2010

« Du lundi jusqu’au samedi,
Pour gagner des radis,
Quand on a fait sans entrain son petit train quotidien,
Et trimballé sa vie de chien,
Le dimanche vivement, tout paraît charmant… »

Cet air familier fut créé en 1936, l’année du Front populaire, et interprété ensuite par tant de figures de la chanson française, à travers les générations. Il a la vertu de rappeler l’importance essentielle du droit à disposer, un jour par semaine, d’un véritable espace de liberté.

Bientôt, de cet acquis, ne survivra peut-être que le souvenir. Il y a neuf mois, en effet, le Parlement votait un texte intitulé, sans doute par goût de l’antiphrase : « Loi réaffirmant le principe du repos dominical ». De quoi s’agit-il ? Désormais, les commerces pourront ouvrir le dimanche dans deux types de zones. Soit les zones touristiques, dans lesquelles le travail dominical est de droit, et peut s’imposer aux salariés sans ajustement du salaire, sans négociation préalable, et sans repos compensateur. Soit les « périmètres d’usage et de consommation exceptionnels », qui prévoient un accord des partenaires sociaux et des conditions salariales réévaluées pour ouvrir le dimanche. Pour le dire clairement, en levant tous les obstacles à la création et à la coexistence de ces deux zones, le gouvernement a libéralisé, dans le commerce, le travail dominical.

A ceux qui s’inquiètent de la pression que font peser ces nouvelles dispositions sur des salariés – souvent des femmes, dont les rémunérations sont basses, et qui s’occupent de leurs enfants le week-end – le gouvernement répond, en substance : « Soyez tranquilles, tout se fera sur la base du volontariat ». Il faut être bien angélique – à moins qu’il ne s’agisse de cynisme – pour croire que, dans le secteur privé, un salarié peut dire souverainement non à son patron quand celui-ci l’invite à travailler le dimanche.

Que l’on m’entende bien : refuser de façon absolue le principe du travail dominical relèverait de l’anachronisme, voire de l’absurdité. Comme maire d’une grande ville, je mesure évidemment les contraintes de la concurrence, les exigences de la compétition économique, les conséquences de l’affluence touristique, et bien sûr les attentes des consommateurs. Précisément : à Paris, 20% des commerces sont déjà ouverts le dimanche, soit une proportion supérieure à celle de Londres, de Madrid ou de Milan.

La question est donc de savoir si le travail du dimanche doit devenir la règle.

Notre réponse est claire : non. Je proposerai donc au conseil de Paris, cette semaine, de s’exprimer en ce sens. Pour trois raisons. D’abord, protéger les salariés, qui ne doivent pas être corvéables à merci, sept jours sur sept. Ensuite, éviter l’asphyxie des commerces de proximité, qui n’auraient pas les moyens de suivre le mouvement imposé par l’offensive des grands groupes. Enfin, défendre un certain modèle de société. Car l’enjeu est là : quel monde voulons-nous ? Quand la droite propose un système de valeurs qui ne met rien au-dessus de la production et de la consommation, nous voulons une société qui laisse leur place au silence ou à la musique, à la vie spirituelle ou à la grasse matinée, au repos, à la vie privée, à la famille, à l’amour, à la solitude, bref, à la liberté. En un mot, nous voulons une société qui ne perde pas ses dimanches.

Bertrand Delanoë

3 commentaires à ““Réaffirmer le principe du repos dominical””

  1. O. BROCHET dit :

    Bonjour,

    Mille fois d’accord avec l’édito de B. Delanoë sur le travail dominical. Ce qui est en jeu, c’est un modèle de société.

    La comparaison faite avec Londres ou Milan pourrait aussi être faite avec les villes allemandes par exemple où les commerces doivent fermer…. le samedi en début d’après-midi, sauf si je me souviens bien, un samedi par mois où ils peuvent rester ouverts jusque vers 18 ou 19h. Jusqu’à preuve du contraire, cela n’empêche ni les commerçants allemands d’être prospères, ni l’économie allemande d’être performante. Et s’il y a un domaine dans lequel on ne peut pas faire valoir les effets de la concurrence internationale, c’est bien celui là !

    Le vrai problème, également souligné dans l’édito, c’est le lobbyisme des grands groupes de commerce qui sont prêts à tout pour accroître leur chiffre d’affaires….à supposer d’ailleurs que cela serve effectivement à développer ce CA car le pouvoir d’achat étant limité, il ne s’agit certainement que de progressions marginales par report des achats de semaine sur le week end…

    Au-delà, c’est la question plus générale de ce que nous sommes : de simples producteurs-consommateurs, ou des individus-citoyens qui utilisent – et peuvent utiliser – à être autre chose que des homo economicus…

    Bien cordialement.

    O. Brochet

  2. dotcom dit :

    Merci,
    avec ces quelques mots vous redonnez du sens et des valeurs.
    Je commençais à me demander à quoi sert la politique.

    Arnaud ( travailleur indépendant depuis 10 ans )

    PS : votre blog est moche, faites quelque chose avec plus de vidéos et surtout, surtout, humain, puisque c’est ce que vous défendez.

  3. Cerragle dit :

    Oui, mais, il est alors necessaire de faire des efforts sur les activités dominicales.
    beaucoup de personnes prennent le temps d’utiliser les nombreux espaces verts de la Capitale…super, sauf que les poubelles ne sont pas vidées avec autant de constance qu’en semaine, que les pelouses sont hors d’état trés rapidement, que les terrasses où l’on pourrait se retrouver, parler, vendent le café 3 ou 4 euros… Je peux additionner. Si l’Apur explique que cela va nuire au petit commerce qui ne pourra pas rivaliser, il faudrait que l’Apur nous indique quel est le pourcentage de nos concitoyens, de Paris et d’Ile de France qui le dimanche ne savent pas où aller, ne peuvent pas aller trés loin. Souvant un centre commercial, les Halles par exemple ne sont que des destinations pour changer d’air, de visages, de voisins. Il est donc essentiel d’avoir des offres non commerciales en utilisant les mêmes moyens de communication. Compliqué, oui, mais sinon cette décision, soit ne sera pas suivie, soit sera modifiée à la 1ère occasion. Je crois qu’il ne s’agit pas d’un principe politique mais d’un choix de société, mais sommes nous tous égaux devant ces choix? La Droite parle de dogme, parle de politique d’avant…si nous n’offrons pas d’alternative, d’avancée, ils finiront pas avoir raison. Cela deviendra une politique bobo.

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