LES ÉDITOS

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Retraite à 60 ans… ou chômage à 50?

12 mai 2010



Tribune parue dans Le Monde daté du 13 mai 2010.



Il y a, dans Les vacances de Monsieur Hulot, ce film qui enchanta la France des années 50, une scène savoureuse : Jacques Tati, au volant d’une voiture à bout de souffle, se retrouve face à un écriteau : « 60 km/h ». Aussitôt, il appuie désespérément sur l’accélérateur, dans le fol espoir d’arriver à cette vitesse, mais il y renonce vite : ce qui, pour le code de la route, était une limite à ne pas dépasser, devient pour lui un objectif impossible à atteindre.


Je pense à ce pauvre Monsieur Hulot, en ces temps de débat biaisé sur les retraites. On ne nous parle en effet que de l’âge légal de la cessation d’activité. Mais seul un Français sur trois est encore en activité à 60 ans. Alors, soyons clairs : pour une majorité de nos compatriotes, l’inquiétude n’est pas de devoir travailler au-delà de 60 ans, mais de ne pas pouvoir garder son emploi jusque là. En 2008, dans notre pays, chez les plus de 50 ans, le taux d’emploi était de 38,3%. Pour les autres qui, faute d’emploi, ne peuvent donc cotiser que sur la base de revenus faibles ou inexistants, tout allongement de la durée de cotisation se traduirait mécaniquement par une réduction du niveau de leurs retraites. C’est d’ailleurs exactement ce qui s’est passé à la suite des précédentes réformes conduites par MM. Balladur en 1993 et Fillon en 2004 : à situation identique, une personne partant à la retraite aujourd’hui perçoit une pension 15 % inférieure à celle qu’elle aurait perçue en partant avant ces réformes.


Si l’on prétend réformer les retraites en ignorant ces faits, on ne fera qu’ajouter l’hypocrisie à la confusion. Ne pas faire de l’emploi des seniors le préalable absolu à toute réforme des retraites conduirait en effet, contrairement à tout le discours gouvernemental actuel, à bel et bien faire de la baisse des pensions la véritable clé de la réforme. Et bien entendu, ce sont les plus modestes et les classes moyennes, qui n’auront pas vu leur salaire augmenter régulièrement au cours de leur carrière, qui en seront les premières victimes.


En France, on sort du marché du travail de façon précoce, et massive. C’est un gâchis terrible, qui entraîne pour notre économie une perte de potentiel de croissance qui peut être estimée à 0,5 point par an. Mais c’est surtout une insupportable injustice humaine et sociale. Dans une société qui prétend lutter contre les inégalités, un salarié de plus de 50 ans doit être considéré comme digne de travailler. . Cette discrimination-là, fondée sur l’âge, est aussi odieuse que toutes les autres. Ecarter quelqu’un parce qu’il est trop vieux, ce n’est pas plus acceptable que de l’exclure à cause de son sexe, de la couleur de sa peau, ou de sa religion. C’est un défi lancé à notre conscience collective.


Et ce défi, personne jusqu’à présent ne l’a jamais vraiment relevé. Le gouvernement prétend avoir mis en place une mesure censée – enfin – créer les conditions d’une politique incitative. Il s’agit d’une pénalité (1% de surcotisation) sur les entreprises qui ne concluent pas un accord collectif ou ne présentent pas un plan unilatéral contenant des « dispositions sur la gestion des âges ». Mais, en l’absence de tout contrôle de l’administration, cette mesure reste purement formelle voire hypocrite : la plupart des entreprises rédigent un plan d’action sans en discuter avec les syndicats et se fixent des objectifs dérisoires, comme ce groupe de la grande distribution qui s’est engagé à recruter… 0.5 % de salariés seniors.


Il est donc temps de regarder la situation en face, et d’y répondre avant qu’il ne soit trop tard.
Trois propositions. D’abord, il est urgent de permettre un meilleur accès à la formation professionnelle pour les salariés en seconde partie de carrière, notamment en reconnaissant un droit à un bilan de compétences dès 45 ans. Deuxièmement, on doit envisager de mettre en place un système fiscal qui encourage réellement les entreprises à employer des seniors, et qui les décourage de les licencier : pourquoi ne pas imaginer des « bonus-malus », avec une modulation des cotisations patronales en fonction de l’âge des salariés ? Et enfin, Pôle Emploi doit se professionnaliser davantage sur cette question (ce qui suppose d’abord que les moyens correspondants lui soient donnés), avec, par exemple, la formation d’un « référent seniors » sur tous ses sites, de façon à ce que chacun se sache réellement accompagné. Ce ne sont là que des pistes. Je les évoque pour ouvrir le débat, non pour le clore, et avec le souci que soit enfin posé, avec gravité, un problème qui touche au socle de notre pacte social.


Réformer notre système de retraites ? Bien sûr, il le faut. L’augmentation du nombre de retraités et l’allongement de la durée de la vie, obligent à trouver davantage de ressources afin de garantir le paiement des retraites. Il faut agir. Mais agir, ce n’est pas s’agiter. C’est identifier les problèmes, et tâcher de les résoudre. Si le taux d’emploi des quinquagénaires passait d’un tiers à la moitié (il atteint 69,8 % en Suède, 57,4 % au Royaume-Uni, 51,5 % en Allemagne), une part importante de la question du financement des retraites serait déjà réglée. Ce n’est pas un aspect latéral d’une réforme globale. C’est un préalable : si l’on ne commence pas par là, toute solution sera injuste et en trompe l’œil. Le travail jusqu’à 65 ans nous est présenté comme un devoir : il serait déjà heureux que le travail au-delà de 50 ans fût un droit.


Bertrand Delanoë

8 commentaires à “Retraite à 60 ans… ou chômage à 50?”

  1. pillard dit :

    Le travail au-delà de 50 ans doit devenir un droit, mais également pour les jeunes entrant sur le marché du travail.
    Réformer notre système de retraites sans s’attaquer en priorité au chômage ne va faire que renforcer les inégalités .
    S.P.

  2. christian 34 dit :

    Enfin , par la voix de Bertrand, on parle du vrai sujet , du vrai combat à mener pour les retraites.La solidarité est devenu , non seulement un combat , mais une fin en soi . Il nous faudra TOUT partager . Pour cela , Bertrand donne une piste , qui pour moi , est LA piste seule viable et efficace . Du travail pour tous . Cesser de comprimer les effectifs dans les services publics , et donc embaucher .On ne peut plus , au nom de la ” rentabilité “, rentabiliser la maladie , et donc l’hôpital .De même pour l’éducation nationale , il faut du personnel , qualifié,certes , mais plus nombreux .Maintenant que Luc Ferry , ex ministre , est libéré de ses devoirs de réserve , il ne cesse de le dire, de le crier sur tous les médias !
    Et il faut , même si ce n’est pas le sujet ,( mais peut être que Bertrand nous en dira un mot ) que notre parti , s’empresse de prendre à bras le corps , les problèmes liés à l’insécurité , et à la justice ( suppression du juge d’instruction )!

  3. zelectron dit :

    Indépendamment de l’erreur de Mitterrand-Maurois d’avoir aveuglément abaissé l’âge de la retraite de 65 à 60 ans sans en mesurer les conséquences jusque dans les termes de mortalité d’une classe d’âge jetée en dehors des entreprises sans leur demander leur avis, il est vrai que l’actuel gouvernement qui devrait être instruit des expériences du passé atteint néanmoins des sommets d’incompétence à propos de l’emploi des “séniors”. Vos propositions sont qui plus est incitatives et sans coûts exorbitants, avec au bout du compte des résultats financiers positifs pour l’entreprise et la collectivité.
    …et le “se sentir utile et apprécié” en prime pour l’intéressé…

  4. Exploser dit :

    Oui, repousser l’âge de la retraite, cela me semble naturel, mais encore faut-il qu’on trouve un emploi. Pourquoi pas des quotas basés sur l’âge ? Garantissant l’emploi d’une certaine proportion de plus vieux, et également de plus jeunes, puisque le chômage des jeunes, lui aussi, est un gros problème.
    Le chômage, vraiment un fléau. Je préférerais être mal payé à faire quelque chose que toucher des aides à ne rien faire :-(

  5. Antoine ORY-CHANFRAULT dit :

    Sur ce sujet, comme sur d’autres, édités sur son blog ou dans la presse, je suis heureux de constater que seul Bertrand DELANOË pose les bonnes questions au bon moment.

    Il y a là encore quelque chose de malsain qui laisserait supposer que l’âge légal de la retraite pourrait être 67 ans, dès lors qu’il y aurait 43 années de cotisation.

    Et que la réalité des moins de trente ans et des quinquagénaires veut qu’en France on ne les embauche pas… Peu importe pour ce gouvernement, qui tient justement ses soutiens de ceux qui ne veulent jamais créer de l’emploi s’ils ne sont pas subventionnés ou défiscalisés, ce qui ne saurait être comparable à de l’assistanat dont les Français et les Françaises seraient coutumiers.

    Une menace en quelque sorte, au moment où la droite lance le débat du financement des caisses de retraite qui s’annonce déficitaire dans un futur proche.

    Certes, il convient de s’en préocupper, mais cette précipitation ne manque pas d’étonner, quand on songe à l’endettement actuel de l’Etat français, plus urgent à traiter, et unanimement dénoncé par les socialistes depuis huit ans durant lesquels la droite ne s’en n’est pas souciée.

    Aujourd’hui, plan de rigueur oblige, cela devient une nécessité, sur fond de suppression de services publics : écoles, hôpitaux, policiers là où il y a en besoin, etc.
    Je remercie Bertrand DELANOË de son intervention dans laquelle il souligne, à juste titre, l’absurdité qui prend sa part dans ce débat.

  6. Pazmany dit :

    Si le pays ne traversait pas une grave crise financière et économique, si le chômage n’était pas à un niveau aussi élevé, est-ce qu’aujourd’hui on en viendrait à dire que Mitterrand n’aurait pas du abaisser l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans ? Bien sûr que non !

    On cherche des boucs émissaires pour éviter de taxer les hauts revenus et les revenus du capital.

  7. tixier dit :

    Bien parlé sur canal + ce 27 mai au grand journal
    c’est clair et compréhensif et assez agressif envers sarkoland
    vraiment Bertrand merci ça fait du bien

  8. Guinet dit :

    Un jeune qui rentre dans la vie active avec tous ses diplomes vers 27 ans si l’on fait le calcul du temps que nous avons travaillé, comptez à quel age il prend sa retraite pour un temps égal de cotisations que le notre

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