La négation du génocide arménien



A l’initiative des sénateurs socialistes, le Sénat pourrait examiner, le 4 mai prochain, une proposition de loi réprimant les contestations du génocide arménien. Je dis bien « pourrait » car la droite sénatoriale entend plaider, par un amendement préalable, l’irrecevabilité de ce texte au motif « qu’une restriction à la liberté d’expression ne paraît pas justifiée car aucun discours haineux ne vise aujourd’hui nos compatriotes arméniens ». Autrement dit : nul besoin de punir ceux qui mettraient en doute la réalité du génocide de 1915 puisqu’en France, aujourd’hui, personne ne le fait. Autrement dit aussi, si quelqu’un, demain, s’avise à le faire, il ne sera pas passible des rigueurs de la loi, comme le sont les négationnistes de la Shoah.


Cet amendement est proprement scandaleux. La contestation du génocide arménien, et d’ailleurs, de quelque fait historique que ce soit, n’est pas l’expression d’une liberté d’opinion. C’est un mensonge, et un mensonge ne sera jamais une opinion. Toutes les souffrances doivent être prises en compte et toutes les injustices, autant que possible doivent être réparées. L’idée selon laquelle il faudrait attendre les propos discriminatoires et haineux à l’égard de certains de nos compatriotes pour que les pouvoirs publics songent à intervenir fait le lit des communautarismes et des populismes. Mais n’est-ce pas là, et en ce moment même, l’expression la plus crue de la dérive de N. Sarkozy alors que, candidat à la présidence de la république, le même homme avait promis de soutenir la ratification par le Sénat de la loi incriminant le négationnisme du génocide des arméniens votée six mois plus tôt à l’Assemblée Nationale.


Un autre enjeu, tout aussi dérisoire éclaire cette trahison. Selon un télégramme rendu public par WikiLeaks le 19 décembre 2010, Jean-David Levitte, le conseiller diplomatique du chef de l’Etat, en visite à Ankara, aurait confié à ses interlocuteurs turcs que « Sarkozy s’assurera que le projet de loi du génocide arménien meure au Sénat français ». S’ajoute à cela le rapport de la Commission des lois du sénat selon lequel les relations franco-turques se verraient fragilisés par l’adoption d’une loi réprimant les contestations du génocide arménien.


Il est des moments, dans la vie d’un pays, où la vérité historique doit prendre le pas sur les ententes politiques. Il est des moments où la vérité nécessite du courage, et c’est peut être ce manque de courage qui signe précisément le désintérêt de nos concitoyens pour l’engagement politique.


Je souhaiterais rappeler ici que la loi est l’expression de la souveraineté du peuple et qu’il en va de l’honneur de la représentation nationale d’accueillir au sein de l’espace public la souffrance de tout un peuple que rien ni personne ne pourra jamais réparer, même un siècle après, même si les victimes ne sont plus là pour pardonner.

Donnons-lui enfin cet espace, donnons-lui cette loi.

Jean-Pierre Caffet

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