“L’instauration d’un nouveau régime politique”

Alger, le 11 février 2011, Ali Yahia Abdenour, Président d’Honneur de la Ligue Algérienne de Défense des droits de l’Homme


Quels sont les objectifs de la marche du 12 février que la Ligue Algérienne de Défense des droits de l’Homme (LADDH) organise, et quelles sont vos attentes de cette marche ?

La marche du 12 février 2011 est organisée par la Coordination Nationale pour le Changement et la Démocratie composée de la LADDH, de syndicats autonomes, de partis politiques, d’associations de femmes, de jeunes, d’étudiants, de chômeurs.


Les objectifs sont : la libération des détenus des émeutes du début janvier 2011, la levée de l’état d’urgence, l’ouverture du champ politique et médiatique, le changement démocratique et pacifique du régime politique en vigueur depuis l’indépendance du pays, et non un changement dans le régime.


L’état d’urgence du 9 février 1992 a établi une institution fondamentale, le prisonnier d’opinion qui ternit l’image de l’Algérie. Les poubelles de l’histoire regorgent de régimes politiques qui ont ouvert les camps de concentration qui se situent hors de toute règle de droit. Le gouvernement a forcé le droit en établissant la lettre de cachet qui a permis l’internement administratif de vingt mille algériens dans 9 camps de concentration au Sahara, où la températures à l’ombre avoisine les 50°, alors que le droit national et international édictent que personne ne peut être privé de sa liberté si ce n’est par voie de justice.


L’état d’urgence qui dure depuis 19 ans alors, qu’à part l’Egypte où il a 30 ans d’existence, il est réduit dans des situations exceptionnelles à quelques jours ou quelques semaines dans tous les pays, a constitué une régression politique, sociale et culturelle qui a dangereusement hypothéqué les libertés dans notre pays. La contradiction réside dans le fait que le terrorisme est déclaré « résiduel, réduit à quelques poches », alors que l’état d’urgence est maintenu pour les impératifs de la lutte antiterroriste.
Il faut voir la réalité de l’état d’urgence, avec le regard de ceux qui le vivent quotidiennement et subissent ses méfaits. Le droit de se rassembler et de manifester pacifiquement, qui est à la base de la démocratie, est soumis à l’autorisation préalable des Walis (Préfets). On vous attache les pieds et on vous dit « marchez ». La levée de l’état d’urgence conditionne la libération du champ politique et médiatique, l’exercice des libertés individuelles et collectives, la liberté de la presse et l’indépendance de la justice.


La marche populaire et pacifique du 12 février appartient au peuple algérien qui veut être maître de son destin. L’accélération de l’histoire, qui a frappé à la porte de l’Algérie et qui est pour tous les dictateurs un danger de chaque instant, fait que cette marche pour le changement démocratique est une revendication sur laquelle les Algériens et les Algériennes ne peuvent transiger, et sera une grande avancée politique et sociale. Cette marche s’inscrit dans la révolution lancée dans la rue, préconisée par le martyr Larbi Ben M’hidi, appartient au peuple et particulièrement à la jeunesse, garçons et filles à égalité, qui sont une espérance pour l’avenir ou une explosion à venir. Le pouvoir qui sait le nombre d’algériens morts pour leur pays pendant la guerre de libération, ne peut faire mourir son peuple pour lui. L’armée ne portera jamais l’infamante responsabilité de tirer sur les jeunes manifestants, qui veulent rompre le silence des sourds et la nuit des aveugles pour être écoutés et entendus.


La jeunesse qui aime la vie, mais que la vie n’a pas aimés, veut que le pouvoir laisse place à la démocratie, la liberté, la justice, le pluralisme politique, syndical et culturel, la justice sociale et les droits de l’Homme. Elle doit succéder à un gouvernement dont la moyenne d’âge des ministres est de 74 ans, alors que 70% de la population ont moins de 30 ans.



La révolution tunisienne a apporté un vent d’espoir dans le monde arabe, à en croire les manifestations en Egypte. En quoi la situation Algérienne est comparable. Et en quoi est-elle différente ?

L’accélération de l’histoire est pour tous les dictateurs un danger de chaque moment. Les régimes arabes sont tous illégitimes, basés sur l’oppression, la répression, l’injustice, l’exclusion des peuples et des citoyens, la corruption, la fraude électorale. Ils traversent tous l’épreuve la plus difficile depuis leur installation au pouvoir, et certains indices indiquent qu’ils sont en phase finale, en fin de règne. Tous d’essence totalitaire, hyper centralisés, ils bloquent l’alternance politique qui doit mettre en place la démocratie, la liberté, la justice, la justice sociale, les droits de l’Homme.
Ils ont confisqué à leur profit exclusif l’indépendance de leurs pays acquise au prix fort. La coupe est pleine, leurs peuples ne peuvent aller plus loin dans la soumission et la démission. Leurs jeunesses ne peuvent accepter un avenir qui prolongerait le passé.


S’agit il d’une révolution en Tunisie ou simplement de la fin d’une dictature qui a imposé obéissance et silence, bouches et paupières cousues, d’un changement dans le régime pour accéder à la démocratie, prendre le pouvoir ou y participer, pour éliminer ceux qui ont accepté cette dictature ou participé avec elle ?


Ce qui unit nos deux peuples, c’est le rejet absolu de la dictature qui est une preuve de leur maturité politique. Seuls les dictateurs qui ont peur des manifestations populaires pacifiques faites par les jeunes, qui s’inscrivent dans la lutte pour la démocratie, la liberté et la justice, les interdisent. C’est le cas de la Tunisie, de l’Egypte et de l’Algérie. Les manifestants Egyptiens, paraphrasant ceux de Tunisie qui ont scandé « Ben Ali dehors », ont crié « Moubarak dehors ».
Un bouillonnement agite en profondeur les sociétés Algérienne et Tunisienne. Les émeutes sont socialement graves et politiquement lourdes de sens.


En Algérie la corruption généralisée a colonisé l’Etat. La corruption du clan Kleptomane au sommet de l’Etat est telle, que c’est le régime politique tout entier qui porte le nom de Kleptocratie. Le pouvoir absolu corrompt absolument tout.
La corruption florissante gangrène les plus hautes sphères de l’Etat, la justice en premier lieu. Une caste monopolise l’Etat et ses bénéfices, le transforme non seulement en instrument de domination politique, mais aussi en source de pouvoir économique. Il y a gaspillage des fonds publics, incurie des institutions politiques et administratives, prédation de nombreux dirigeants qui ont rejoint les rangs fournis des prédateurs. La manne pétrolière multiplie les corrupteurs et les corrompus. Il y a une opacité dans les gestions des revenus des hydrocarbures, qui sont le sang et la liberté du peuple. La corruption est devenue un mode de vie et va du vol simple aux contrats lourds, aux surfacturations et aux grands brigandages financiers. Les preuves de corruption existent, mais l’impunité est le privilège des privilèges. Quand la justice est bafouée les libertés sont en danger.


La perte de puissance et de prestige du pauvre est due à la fracture sociale. Il y a une « mal vie » terrible dans des millions de foyers. Le peuple est malheureux, il faut le dire. Une partie importante du peuple vit dans la pauvreté, végète dans la misère, et le pouvoir qui n’a pas répondu à sa souffrance, à sa détresse, donne encore plus à ceux qui en ont déjà trop, ce qui est le comble de l’injustice. Est-ce que le monde du travail peut vivre, non survivre, avec les salaires distribués ? Le peuple algérien se retrouve en dehors des institutions, et n’ad’autres alternatives que la rue pour s’exprimer. L’immolation par le feu qui a sonné le glas de la dictature en Tunisie a fait, durant ce début d’année 2011, 12 victimes en Algérie, sans compter le suicide collectif des Harragas, qui traversent la Méditerranée sur des bateaux en fin de course, et meurent au cours de la traversée. Le pouvoir mène une politique de plus en plus antisociale. Les algériens ne croient pas à la fiabilité des statistiques sur l’inflation, le pouvoir d’achat, le chômage, le nombre de logements réalisés, manipulés à des fins politiques.


Contrairement au système politique tunisien, celui de l’Algérie est militaire avant d’être policier et politique. Les lois de la sociologie, de l’économie et de la politique se sont conjuguées pour faire de l’armée la gardienne du système politique. L’Algérie n’a pas fait l’économie du pouvoir militaire, mais est seulement une étape. Le futur politique du pays est lié au choix de l’armée. La seule source du pouvoir n’est pas le peuple comme le réclame la Constitution, mais l’armée. Le principe est que le président de la république, choisi par les décideurs de l’armée, «  élu » à la suite d’un vote truqué, est placé durant son mandat sous leur haute surveillance, afin qu’il ne dérive pas de la mission qu’ils lui ont assignée. Le pouvoir n’est pas entre les mains du président de la république mais entre celle des décideurs de l’armée.



Quels sont les enjeux majeurs pour l’Algérie aujourd’hui, et quels sont les espaces de progrès démocratique qui peuvent s’ouvrir à elle ?

Les enjeux majeurs sont d’abord l’instauration d’un nouveau régime politique, et non un changement dans le régime. Le changement démocratique sera réalisé par l’action politique pour la liberté, la justice et la dignité, qui est un devoir, une obligation, un impératif. Quand la confiance du peuple, qui est la base morale de l’exercice du pouvoir, fait défaut, le pouvoir colonise le peuple à qui il ne reste qu’un seul droit, celui d’approuver de se soumettre et d’obéir. La situation politique et sociale s’est dégradée en douze ans de pouvoir personnel, narcissique d’un président omnipotent dominateur, dictatorial qui veut tout régenter, tout diriger, tout contrôler. Le statut quo est un vrai danger.


Le pouvoir a fait surgir des profondeurs de la nation humiliée un immense besoin de démocratie, de liberté et de justice. Le poids des idées et l’exigence des droit de l’Homme finiront par peser sur le pouvoir et amèneront le changement démocratique. La démocratie est création et contrôle du pouvoir, elle se réalise par l’alternance. La fraude électorale, vieille tradition coloniale amplifiée depuis l’indépendance du pays, bien intégrée dans les mœurs du pays, et au rendez-vous de toutes les élections, elle déforme les suffrages universels et la vérité électorale, ainsi que les pratiques qui faussent le scrutin et le libre choix des électeurs. Que peut bien faire un peuple mécontent de ses dirigeants, sinon de se battre pour mettre d’autres à leur place ? Il faut préparer une transition politique pour éviter le changement par la violence.



Qu’attendez-vous de la France ?

Qu’elle redevienne la patrie des droits de l’homme dont la France officielle s’est éloignée depuis des années. Elle refuse de regarder la réalité algérienne, toute la réalité, de peur d’être aveuglée. Elle aime la stabilité politique, même assurée par l’inimaginable ampleur du quadrillage policier, l’oppression sociale même lorsqu’elle découle de régimes politiques corrompus et dictatoriaux.
Le président français, qui avait pour mission d’amener les régimes africains vers la démocratie à la française, vieille tradition ancrée depuis des siècles, a été attiré par le mode de vie des dictateurs africains et a voulu faire de l’Algérie un régime africain pur et dur.
A l’occasion de son voyage officiel en Tunisie en 2008, il avait déclaré : « l’espace des libertés progresse en Tunisie ». L’épouvantail de l’islamisme est agité à des fins politiciennes.


Le câble Wikileaks était grave : «  la France avait ces dernières années poussé jusqu’à la complicité sa promiscuité avec le clan kleptomane du pouvoir ».
Dominique Strauss-Kahn a exprimé sa « considération pour la sage politique de Ben Ali, sa vision protective, et son approche cohérente ». Bertrand Delanoë a dénoncé une dérive préoccupante sur les droits de l’Homme.
Le comble est que Madame Michèle Alliot-Marie, ministre des affaires étrangères, ait proposé une assistance policière à Tunis mais aussi à Alger, au moment où une répression féroce s’abattait sur les manifestants Tunisiens. Elle proposait le savoir-faire français en matière de sécurité, offrait à la dictature tunisienne les moyens de venir à bout du soulèvement et de maintenir son bain de sang, au nom de la France. C’est triste, très triste.


Lors du dernier voyage officiel du président français Nicolas Sarkozy dans notre pays, j’ai rencontré à sa demande Madame Rama Yade, alors Secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme. Le temps politique était lourd comme un orage qui n’éclate pas. Je lui ai dit que le pouvoir exécutif relevait du seul Président de la république, et que le gouvernement n’est que le pouvoir exécutant. Il n’y a pas séparation mais confusion des pouvoirs, c’est-à-dire dictateur. Rama Yade est restée maîtresse de ses sentiments. Je n’ai pas remarqué une réaction, un frémissement sur son très beau visage.



Je demande aux Algériens et Algériennes des cinq Wilaya du monde de se mobiliser, et de mobiliser le monde entier, pour soutenir le peuple algérien qui va affronter à partir de la marche du 12 février 2011, une situation très difficile.

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