“La France en vacances”


Mercredi 23 février 2011.


À Tunis, arborant une jolie écharpe verte qui aura plu aux jeunes musulmanes, Christine Lagarde est allée essayer de réparer la porcelaine des relations franco-tunisiennes, à la place d’une ministre des Affaires Étrangères dépourvue de dignité et privée de crédibilité.
À Tripoli, ayant accueilli en grande pompe il y a trois ans le despote grotesque et sanguinaire de la Libye, la France est mal placée pour faire la morale des Droits de l’homme et louer la démocratie.
À Paris, c’est le Président qui est responsable de tous ces errements, son caractère impatient et dominateur étirant au maximum les pouvoirs attribués par la Constitution. Dans l’improvisation perpétuelle et capricieuse, il impose « La dictature de l’urgence », titre du livre trépidant de Gilles Finchelstein (Fayard, 2011). Dénué de tout sens de l’histoire, il vit une succession d’instants rythmés par le journal télévisé de 20 heures, alors que la défense des intérêts et des valeurs de la France demandent de la constance dans la stratégie, de la discrétion dans la diplomatie et de la parcimonie dans le propos public.


Les Français ne sont pas dupes et constatent que leur situation ne s’améliore guère, sauf pour le 1% du dessus du panier. L’emploi, le revenu, le logement posent problème. Et les déplacements quotidiens du chef de l’État sont peu à peu relégués en bas des pages des journaux. Au début de son mandat, il annonçait des réformes qui ne se sont pas produites et répandait par poignées des millions d’argent public tirés de l’endettement des générations futures. Aujourd’hui, il ne fait plus illusion.


Il faut dire que, du côté de l’opposition, le vide ou la vacance sont tout aussi impressionnants. Paralysé par des primaires trop tardives pour désigner son candidat à l’élection présidentielle de 2012, le Parti socialiste n’a pas grand chose à dire et les Verts ne sont guère plus éloquents. Les médias marquent peu de goût pour les débats de fond et préfèrent discourir sur les silences du directeur général du FMI.


Et pourtant le temps presse et les problèmes sont sérieux. Relevons-en deux dans l’actualité récente : l’effort de recherche et l’instabilité financière internationale.
C’est grâce à la Recherche que les économies développées résisteront le mieux à la compétition des pays émergents, et en particulier de la Chine. Le journal Les Échos compare les efforts de recherche des grands pays (210211).
En tête vient le Japon, pourtant supposé moribond, avec une dépense 2008 de RD en pourcentage du PIB de 3,43%. Ses entreprises industrielles veulent continuer à produire sur le sol nippon avec la main-d’œuvre la plus chère du monde, pour garder leurs secrets de fabrication et donc préserver leur indépendance à long terme. Suit de près la Corée du sud (3,37%) qui a notamment l’ambition d’apporter le très haut débit (1 gigabit par seconde !) à l’ensemble de la population, pour 27$ la connexion, au prix d’un investissement de 27 Mds$, dont 1 à la charge de l’État (IHT220211).
Les Etats-Unis font bonne figure (2,77%), comme l’Allemagne (2,64%). La France est distancée avec 2,10% et le Royaume-Uni encore davantage : 1,77%.


La photographie n’est pas terrible. Le film est carrément effrayant. Un coquet graphique montre l’évolution de l’effort de recherche en France et en Allemagne depuis 1991. La France descend la piste rouge depuis un pic à 2,40 en 1993. Deux sursauts ont suspendu la chute : un premier a duré de 1998 à 2002 (gouvernement Jospin) ; le deuxième est tout récent, de 2007 à 2009 (gouvernement Fillon), et l’on n’a pas encore les données de 2010.
Le profil allemand est à l’opposé. Les deux voisines faisaient jeu égal jusqu’en 1996, avec un léger avantage à la France. Mais ensuite la progression allemande a été continue et très forte, passant d’un creux de 2,2 en 1996 à 2,8 en 2009.


Où se situe la faiblesse française ? Pas du côté public, mais au sein des entreprises privées. En 2008, les efforts publics sont à peu près les mêmes quels que soient les pays : entre 0,7 et 0,8% du PIB, la France étant à 0,78% et l’Allemagne à 0,79%. Par contre les entreprises font un effort de 40% supérieur en Allemagne et deux fois supérieur au Japon et en Corée.


Que peut faire l’Etat (ou les collectivités territoriales) pour redonner le goût du risque innovant à nos entreprises ? Les incitations fiscales sont déjà impressionnantes. Le « Crédit d’impôt recherche » est le plus favorable d’Europe et je m’en sers comme argument fort pour convaincre les étrangers de venir faire de la recherche dans la région parisienne. Il a coûté 6,2 mds€ en 2009 au bénéfice de 12800 entreprises. C’est une des niches fiscales qui expliquent que les entreprises du CAC 40 ne paient que 8% d’impôt sur le bénéfice des sociétés, au lieu de la norme de 33%.
On peut améliorer ce crédit d’impôt, en faveur des jeunes entreprises innovantes qui ne paient pas encore d’impôt sur les bénéfices. On peut le simplifier pour que davantage d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) se lancent dans l’aventure de l’innovation.
Mais la France a un problème de fond : ses capitalistes trouvent davantage de profits dans les jeux d’argent et dans l’exploitation des pays à bas salaires que dans le patient travail des ingénieurs et des chercheurs. Nos intellectuels de choc qui théorisent la société et l’économie post-industrielles n’aident pas non plus. Et trop de jeunes sont pris au miroir aux alouettes de la finance, négligeant l’établi de la production.
Qui redonnera sa noblesse à ce que l’on appelait il y a quarante ans « L’impératif industriel » ?


Autre urgence : la taxe Tobin. La France vient d’accueillir la réunion du G20 des ministres des Finances. De quoi a-t-on parlé ? Des indicateurs pour anticiper la prochaine crise. Les vingt sismologues se sont penchés sur la tectonique des plaques financières, qui se frottent les unes contre les autres et risquent de provoquer de graves séismes comme en 2008. Les Etats-Unis ont évité tout ce qui pourrait souligner les dangers de la création massive de dollars qui parcourent affolés la terre entière. Les Chinois ont dissimulé sous un petit mouchoir les trillions de dollars (mille milliards de dollars !) qu’ils ont accumulés grâce à leurs excédents commerciaux aberrants. Les Brésiliens en ont profité pour dire : pas touche à mon agriculture qui surfe sur la hausse des cours mondiaux. Bref, ce fut un miracle diplomatique de parvenir à rédiger un communiqué unanime dont tout ce qui fâche avait été expurgé.


Qu’est devenue la « taxe sur les transactions financières », ce picador destiné à affaiblir le taureau furieux de la spéculation ? Le Président français en avait fait la « reine d’un jour » de son spectacle de paillettes internationales. La voici oubliée, tant elle dérange les intérêts de la finance mondiale, qui aurait pourtant fort à faire en aidant à la construction des infrastructures de demain.
Qu’a dit la gauche française qui défend cette idée depuis la campagne présidentielle de Jospin en 1995 mais, une fois arrivée au gouvernement, a oublié de la mettre en œuvre ? Rien. L’instabilité financière est autrement plus grave aujourd’hui et il aurait été bon que la gauche, dans un bel élan d’unité nationale, dise « Chiche » au chef de l’État ! Elle ne l’a pas fait car elle a la tête ailleurs, dans le nuage de ses primaires internes.


Il est grand temps que la gauche redonne le moral au pays en se battant pour quelques grandes réformes, sans attendre Noël et son candidat ou sa candidate messie. La campagne présidentielle ne se gagnera pas à la télévision mais sur le terrain, par une grande mobilisation unitaire de tous ceux qui, plutôt que de rêver à l’âge d’or d’avant-hier ou au grand soir d’après demain, veulent construire une société plus juste et plus ouverte aux initiatives de la jeunesse et des créateurs.
Dans le champ économique, le carré gagnant est pour moi : la taxe Tobin pour le monde, un gouvernement fédéral pour la zone euro, une réforme fiscale pour la France, une décentralisation vers les Régions pour les Pme et l’économie solidaire.


Christian Sautter

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