Christian Sautter

Christian Sautter : “La fée électricité”


Il y a de l’électricité dans l’air. Je ne fais pas allusion à la répugnante attaque lancée par le Front national contre le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, accusé d’avoir fait l’éloge du tourisme sexuel et de la pédophilie dans un livre vieux de quatre ans. Que des socialistes aient joint leurs voix à ces aboiements est plus que troublant.

Je n’évoque pas non plus la propulsion du fils du Président de la République, âgé de 23 ans, à la tête de l’Établissement de la zone de la Défense (EPAD), un des quartiers d’affaires les plus puissants d’Europe. Ce projet risible démontre un étonnant manque de sang-froid et de conscience républicaine au plus haut sommet de l’État. Cette version moderne de « L’EPAD, c’est moi » ne grandit pas la France à l’étranger.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la voiture électrique, à laquelle la revue des Annales des Mines a consacré un numéro bien documenté, intitulé « La voiture individuelle de l’avenir » (août 2009).

Raoul Dufy avait peint une immense fresque (60mx10m) à la gloire de la nouvelle énergie pour l’exposition universelle de 1937, que l’on peut admirer au Musée d’art moderne de la Ville de Paris. Dans un genre moins lyrique, le corps des Mines entend nous démontrer que l’âme de la belle automobile sera sauvée par la baguette magique de l’énergie bleue.

Il est vrai que la voiture électrique a le bénéfice de l’antériorité. Il suffit, pour s’en persuader, d’admirer le fier profil d’obus à roulettes de « La jamais contente » qui a atteint le record de 106 km/h en 1899. En 1914, un tiers des voitures produites en Amérique étaient électriques. Il y eut ensuite un « revenez-y » de la voiture électrique pendant la seconde guerre mondiale et je me souviens que ma grand-mère faisait l’inspection des boutiques de la société de distribution alimentaire où elle travaillait dans une sorte de pot de yaourt blanc, où les batteries tenaient plus de place que la conductrice. Les chocs pétroliers des années 1970 ont suscité un sursaut subventionné et fugace, dont subsistent des prises dispersées dans Paris.

Maintenant, cela va changer, nous dit-on, pour deux raisons convaincantes. La première est la quasi-certitude que le prix du pétrole va s’élever fortement et durablement, ce qui va rendre attractives les énergies de substitution. Deuxième raison : le réchauffement climatique imposera de réduire de façon drastique les émissions de CO2.
À ces deux raisons s’en ajoute une troisième, évidente : les pays émergents accèdent au nirvana automobile et il n’y a aucune raison ni aucun moyen d’empêcher le parc chinois de quintupler de 40 millions de véhicules aujourd’hui à 200 millions en 2020. Le parc mondial va passer de 650 millions à 1,4 milliard d’autos d’ici 2030. Chacun comprend bien que, si toutes ces merveilles carburent à l’essence ou au diesel, le prix des carburants montera au ciel, et les nuages de CO2 aussi.
La voiture électrique a donc une chance historique de prendre sa revanche : ni pétrole, ni CO2, le bonheur économique et écologique ! C’est l’électricité qu’il nous faut, plaide en toute impartialité un ténor d’EDF !

La principale difficulté se situe dans les batteries, qu’il faut alléger, recharger et prolonger. L’avenir proche, ce sont les batteries Lithium Ion, fort coûteuses. Leur prix (10 000 €) baissera lorsqu’on les fabriquera par centaines de milliers, nous dit-on. Berzelius, en 1818, a découvert le lithium, le plus léger des solides, qui a l’inconvénient de ne se trouver qu’en quelques endroits du globe : l’Australie, l’Argentine … et le Tibet !

Une autre difficulté, non négligeable, est que la voiture s’arrête lorsque les batteries sont à plat. Les nouvelles batteries devraient permettre une autonomie de 150 kilomètres, ce qui est très supérieur aux trajets quotidiens de la majorité des citadins (et même des rurbains). Mais que fera-t-on pour partir en vacances ? Une idée ingénieuse (mais est-elle pratique ?) est de changer de batterie tous les 150 kilomètres, en 3 ou 4 minutes, le temps que les enfants courent un peu. Nous voici revenus à l’époque des « Trois mousquetaires », où les fringants cavaliers du Roi enfourchaient un nouveau cheval à chaque relais. Il sera certainement plus simple de louer une voiture pour les longs trajets, ou d’avoir une deuxième voiture, ou de prendre le train.
Dernier point, sur lequel nos meilleurs ingénieurs glissent discrètement : l’électricité n’est pas une énergie à zéro-émission de C02. En Chine, elle vient majoritairement de centrales à charbon, qui crachent d’abondantes volutes de fumée et autres gaz invisibles. Et, en France, la construction de nos chères centrales nucléaires a consommé de l’énergie en abondance et il en sera de même pour le traitement des déchets. J’ignore quel est le bilan carbone d’une centrale nucléaire, mais il est certainement non négligeable. Quant à espérer que les énergies éolienne et solaire puissent faire tourner nos autos à horizon prévisible, il ne faut pas y songer, tant le retard pris en France, par rapport à l’Allemagne, est important. Le « tout-nucléaire » a trop longtemps inhibé la recherche sur les énergies renouvelables (comme le « tout-diesel » a paralysé les travaux sur les voitures propres).

Le seul papier délirant dans ce numéro sérieux a été écrit, fâcheusement, par le directeur général délégué de Renault, qui annonce fièrement : « Dans dix ans, une automobile sur trois sera électrique ». Il envisage même que des taxis roulent 50 à 80 000 kilomètres par an … en changeant de batteries plusieurs fois par jour ! No comment. La chasse aux subventions publiques fait parfois écrire de grosses bêtises.

Alors, que faire ? D’abord, changer nos habitudes. Aucune technologie ne nous permettra de préserver notre manie de prendre l’auto pour le moindre déplacement. Et commençons par limiter fortement la vitesse automobile pour économiser l’essence et sauver des vies !
Les transports en commun sont une bonne solution. Là où ils sont denses (dans Paris), ils sont utilisés pour les deux tiers des trajets. Là où ils sont rares, en grande couronne de l’Île-de-France, la proportion est inverse. Les modes de transport « doux », marche à pied, vélo, sont souvent possibles. L’auto-partage va être expérimenté par Paris. « L’Autolib » mettra à disposition 4000 véhicules électriques, avec 1400 stations de recharge, pour un prix raisonnable. Ce sera une expérience passionnante.
Ensuite, changer vigoureusement mais graduellement de technologie.
Le bon vieux moteur thermique peut encore gagner de 30 à 50 % en sobriété. Et la voiture hybride qui, seule, a trouvé un marché, évolue vers un nouveau concept : l’hybride rechargeable. La batterie n’est plus seulement alimentée par l’énergie du freinage ; elle pourra être branchée à la maison pendant la nuit. De voiture à essence à complément électrique, elle deviendra une voiture électrique à complément essence.
Enfin, participer à la grande bagarre planétaire sur la voiture électrique. Tous les pays inondent de subventions ce produit d’avenir, même si l’avenir est plus lointain que l’imaginent les technologues. L’Amérique d’Obama, la Chine, l’Allemagne, le Japon évidemment mettent le paquet. Et la France s’y met enfin, dans le cadre du Grenelle de l’environnement.

Ce qui est en cause, c’est la localisation de la production des futures voitures urbaines. Il n’y a pas d’illusion à se faire sur l’approvisionnement de la Chine et des autres pays émergents où l’achat de la première voiture sera un puissant moteur de croissance. Les voitures vendues en Chine seront fabriquées en Chine. La seule question qui reste est de savoir si les voitures propres vendues en Europe dans dix ans seront encore fabriquées en Europe. De ce point de vue, l’importation actuelle de la totalité des « hybrides » n’est pas encourageante.
Si nous ne voulons pas que l’industrie automobile connaisse le destin de la sidérurgie, il faut être convaincu que la production manufacturière a de l’avenir (alors que l’on nous bassine sur la société et l’économie post-industrielles) ; que seul un effort européen de tous les constructeurs construira une avance technologique décisive ; et que tout ceci demandera une intervention forte et coordonnée des États.

Quand les Etats-Unis mettent en place de grands programmes technologiques, quand la Chine poursuit avec obstination une stratégie de croissance de plus ne plus tournée vers son marché intérieur et vers le développement durable, il est temps que les entreprises et les États européens investissent la masse critique de moyens financiers et humains, pour créer un avantage technologique sur la voiture électrique.

Cela s’appelle une politique industrielle européenne.

Christian Sautter

Un commentaire à ““La fée électricité””

  1. André Guidi dit :

    M. Delanoë, M. le Maire de Paris,

    je salue votre volontarisme industriel et notamment votre défense de la voiture électrique qui pourrait être au coeur d’une politique européenne.

    Salutations très respectueuses et dévouées.

    André Guidi

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