Détresses locales, ivresse globale


Mercredi 7 avril 2010


Être élu a du bon : après avoir lu les résultats d’une enquête de l’INSEE sur les plus hauts revenus, j’ai reçu trois visiteurs à ma permanence du XII ème arrondissement, qui m’ont ramené sur terre.


J’ai d’abord accueilli un homme de 34 ans, Algérien avec des papiers en règle, qui travaille dans un restaurant depuis plus de trois ans avec un contrat à durée indéterminée. Tout devrait bien aller pour lui, sauf qu’il est astreint à des horaires qui ruinent sa santé : 13 heures par jour, six jours par semaine. La loi existe, mais sa surveillance n’est pas assurée. Il va devoir repartir de zéro et souhaite un emploi ou une formation pour rebondir. Ils sont des milliers, dans la métropole parisienne, à chercher courageusement un emploi stable.Le forum « Premier emploi, diversité » que j’organisais le 1er avril à La Villette a accueilli 11500 visiteurs sur une seule journée. 400 ou 500 vont décrocher un emploi, mais les autres ?


Deuxième visiteur du matin, une fonctionnaire du Ministère de la Culture qui élève son fils de quinze ans, toute seule depuis son divorce. Ils vivent à deux dans deux pièces dont le loyer, libre, mange plus du tiers de son revenu. Elle recherche un logement social de trois pièces qui lui coûterait moins cher que son “deux pièces” actuel. Même si Paris rattrape vite son retard pour atteindre la proportion légale de 20% de logements sociaux d’ici 2014, il ne sera pas possible d’y installer cette moitié de la population qui a des revenus trop faibles pour se loger sur le marché « libre », et trop forts pour bénéficier des allocations sociales diverses. Toute l’angoisse de la classe moyenne la plus modeste est incarnée par cette femme.


Le troisième rendez-vous fut plus souriant. Une décoratrice approchant de la cinquantaine, inquiète pour son avenir, a réussi le concours pour devenir fonctionnaire « maître ouvrier en peinture de bâtiment ». Affectée par la Ville dans un foyer pour mères et enfants en détresse, elle a repeint les murs puis entrepris de décorer les couloirs de joyeuses fresques où les animaux de la ferme côtoient les dinosaures et les oiseaux exotiques. Les photos qu’elle m’a montrées sont séduisantes et les enfants, paraît-il, enchantés. Elle venait me demander si elle pourrait exercer ses dons ailleurs dans les nombreux foyers du Centre d’action sociale de la Ville de Paris.
Emploi, revenu, logement, débrouille, voilà quels sont les soucis quotidiens de l’immense majorité des Français.


On change de planète en lisant les articles consacrés aux très hauts revenus (Le Monde 3 avril). De telles enquêtes sont rares en France, alors qu’elles sont courantes aux Etats-Unis. L’argent chez nous est pudique. De ce survol des années 2004-2007, trois conclusions sautent aux yeux.
La première est que l’éventail des revenus est large. Ceux qui sont « les plus aisés » constituent 0,01% de la population et déclarent un revenu familial 69 fois supérieur au revenu moyen. Les « très aisés », 0,1% de la population non compris les précédents, ont un revenu 18 fois plus important que le revenu moyen. Les « aisés », 1% de la population (en excluant les catégories déjà citées) sont 6 fois au-dessus de la moyenne.


Ces chiffres peu parlants sont plus concrets lorsque l’on compare les 15000 euros nets mensuels de revenus d’un couple avec deux enfants appartenant aux 1% des « très hauts revenus » aux 908 euros mensuels du seuil de pauvreté, au-dessous duquel vit 13% de la population. De cette photographie, il n’est pas facile de tirer des conclusions autres que morales ou politiques. Chacun a son idée sur le degré d’inégalité supportable dans une société.


Deuxième point : les inégalités ont « explosé » selon l’INSEE entre 2004 et 2007. En trois ans, le revenu de ceux qui sont « les plus aisés » a crû de 40%, celui des « très aisés » de 28%, celui des « aisés » de 17%, celui des « autres », soit 99% de la population, de moins de 10%. L’explication réside dans le bond en avant des revenus du patrimoine (+46%), des revenus exceptionnels (levée de stock options ou plus values diverses, +55%) tandis que les revenus directs du travail n’ont progressé que de 11%.
Comme le dit l’analyste de l’INSEE, maison peu connue pour son emphase : « C’est une augmentation des inégalités par le très haut ». Il faut dire à la décharge des « très hauts » que la période étudiée fut celle de l’apogée du capitalisme financier, atteint depuis 2008 par une crise sérieuse qui a rogné les revenus exceptionnels.


J’ai parlé de « crise sérieuse » mais peut-être me suis-je laissé emporter. À lire l’annonce de « revenus records à Wall Street pour les fonds spéculatifs » (Les Échos 2-3 avril), il est clair que le foyer d’infection du capitalisme financier est loin d’être guéri. Faut-il plaindre M. David Tepper qui a gagné 4 milliards de dollars en 2009, aux frais de l’État, en faisant le pari que le contribuable ne laisserait pas tomber les banques ? Ou M. Soros, dont le talent moralisateur est à la hauteur de ses bénéfices (3,3 Md$) ? La roulette du casino continue à tourner à plein régime.


Troisième conclusion : l’impôt français sur le revenu n’est pas le fardeau que certains prétendent. Vous imaginez un prélèvement confiscatoire sur ceux qui sont « les plus aisés » et sur les « très aisés ». Au lieu d’être de 36% en théorie, ce qui n’est pas vraiment monstrueux, il n’est que de 25% en pratique, INSEE dixit. La différence tient aux niches fiscales qui ne profitent pas également à tous les contribuables. Pratiquée en toute légalité, l’évasion fiscale, est un sport de haut niveau.

Pour avoir voulu réduire une de ces niches quand j’étais en charge du budget, la détaxation des investissements outre-mer qui permettait à un contribuable astucieux de se faire payer par l’État l’intégralité d’un voilier de croisière, je sais que dans chaque niche se cache un lobby aux muscles puissants qui aboie dès que l’on esquisse un geste menaçant.


C’est à ce point que l’on aborde un vrai problème de société, celui de la contribution des « aisés » à la cohésion sociale. Ce problème dépasse, et de loin, le scandale du « bouclier fiscal ». Il est certes ridicule de s’obstiner à défendre un dispositif qui profite surtout à 979 personnes (Le Monde du 3 avril). Leur patrimoine dépasse 16 millions d’euros, mais leurs revenus déclarés et imposés sont (très relativement) modestes. Plutôt que d’être punis de ne pas faire fructifier leur avoir, ces nécessiteux sont récompensés par un cadeau fiscal moyen de 376000€ et absorbent 63% d’une niche dotée de 585 millions d’euros. J’avoue ne pas être désolé par la misère des paysannes de l’île de Ré, qui devraient vendre leur modeste habitation pour acquitter l’ISF.

Je fais confiance à l’astuce de ces compatriotes qui pourraient (et probablement savent) dégager un revenu confortable en louant en douce leur bicoque deux mois d’été aux Parisiens de passage. La veuve de l’île de Ré, symbole derrière lequel se cachent de puissantes fortunes, me rappelle la garde-barrière dont, selon Georges Marchais, les enfants risquaient de perdre la maison si l’on majorait les droits de succession.


En 2012 sonnera l’heure de vérité des finances publiques de la France. On ne pourra éternellement boucler le budget des retraites, celui de l’assurance-maladie et la paie des fonctionnaires en empruntant. Il est impossible que le retour, ô combien incertain, de la croissance suffise à rétablir l’équilibre des comptes et stabiliser la dette. Il faudra faire un choix entre d’une part une protection sociale diminuée et une fiscalité maintenue, et d’autre part, une protection sociale maintenue et une fiscalité accentuée. Et, dans cette deuxième hypothèse, un second choix politique cardinal devra être tranché : augmenter la TVA et les cotisations sur le travail ou majorer les impôts directs et la fiscalité sur les revenus du capital.


Le modèle 2004-2007 n’est pas durable. Il est moralement condamnable, parce qu’il est difficile de défendre un tel rapt du revenu national par des rentiers et des spéculateurs. Et personne ne peut croire que les chefs d’entreprises, aujourd’hui cinq à dix fois mieux payés qu’il y a trente ans, sont cinq à dix fois plus productifs que leurs pères. Et le modèle est inefficace, puisque la classe moyenne n’a plus le pouvoir d’achat indispensable pour faire tourner les usines et créer les emplois.


La pyramide sociale est en équilibre instable sur sa pointe. Il est temps de la remettre à l’endroit sur la base d’un contrat social et fiscal renouvelé avec une classe moyenne rassurée.



Christian Sautter

3 commentaires à “Détresses locales, ivresse globale”

  1. VILLEDIEU dit :

    Monsieur,
    Interpelée par votre titre “détresses locales” j’ai lu votre exposé. Mon problème est tout autre mais mérite aussi je crois qu’on en parle.

    Mon souhait et de revenir vivre et travailler à PARIS, et je n’arrive pas à concrétiser mon projet. Je ne comprends pas pourquoi les Pôles emplois ne peuvent pas communiquer entre eux ! Qu’est-ce-alors que la mobilité ? Quant aux organismes de logement ils sont tous très difficiles d’accès sans salaires constants. Les français sont-ils condamnés à rester là où ils sont ? Et encore, qu’est-ce-que la mobilité ? La ville lumière peut-elle faire quelquechose pour accueillir des personnes motivées et porteuses de projets ? ça pourrait lui être bénéfique aussi.
    Sincères salutations. Chantal VILLEDIEU.

  2. BRANCH dit :

    L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue. Le problème, c’est que certains patrons ont plutôt comme devise : “si on lui donne la main, il prendra le bras”, comme si l’argent sortait de leur poche. Allez donc voir les forums sur internet où les bac+5 minimum se voient offrir des salaires à peine plus haut que le smic. Quand allons-nous légiférer pour plus d’éthique dans les entreprises ? Oui je sais ce serait une atteinte à la liberté des entrepreneurs, mais il faudra bien un jour changer la gouvernance des entreprises et mettre des garde-fous aux délocalisations, licenciements abusifs, incompétences, harcèlements, salaires démesurés, etc. etc.

  3. etcheverry dit :

    le fameux problème de la croissance pour créer l’emploi, mais c’est quoi la croissance, qui peut dire comment on créer les richesses nouvelles. L’industrie, va t elle créer de nouveaux objets qui porteront la croissance, mais alors pourquoi pas les faire fabriquer en Chine, comme IPAD le nouvel objet, technologique? . Et si 2 millions de chinois en plus venaient nous visiter , cela créerait cette richesse, oui , ou non?. Mais Paris est une des villes les plus chére du monde! Et pourtant que de choses à faire dans Paris. Si c’était un produit industriel dans l’industrie touristique mondiale, comment le maire chef d’entreprise se positionnerait pour offrir au plus grand nombre se produit. Les parisiens vont jamais accepter, de penser comme ça ! Pourtant les emplois qui manquent sont là dans ce domaine d’excellence qu’est le savoir vivre français. Qui réfléchit à l’organisation de ce marché, vous ouvrez les voies sur berge, et les touristes du monde entier vont apprécier, mais l’intendance suivra telle depuis Roissy, et l’hotel. Que faites vous donc pour mettre ce potentiel en valeur. Parce que des gens qui veulent s’en sortir et qui sont prêt à bosser il en a. Mais l’offre c’est la fonction publique, et si les fonctionnaires libéraient ses espaces pour des créateurs de richesse. Il en faut des fonctionnaires, c’est sur et plus, mais leur site de production peut déménager sans dommage dans toute le France, pour libérer ces espaces qu’il faudrait pour accueillir des millions de visiteurs en plus.

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