Alzheimer et citoyenneté

La croissance inexorable du nombre de patients souffrant de la maladie d’Alzheimer ou de maladies apparentées dans les démocraties occidentales incite à s’interroger sur ses conséquences pour le fonctionnement démocratique. Cette brève prise de position vise à contribuer au débat.

La question de la place des patients Alzheimer dans la Cité se pose face à l’expansion de cette maladie, corrélée au vieillissement de la population.

La maladie d’Alzheimer est un fléau qui affecte l’intégralité de la société. C’est en cela qu’elle apparaît comme un enjeu de société, et par là même de démocratie et de citoyenneté. En effet, elle ne concerne pas une catégorie ciblée mais potentiellement tout un chacun (en 2020, 25 % des plus de 65 ans en souffrira), quel que soit son origine ou son sexe (même si les femmes en sont plus victimes du fait de leur espérance de vie accrue).

Pour en prendre la mesure, on peut citer quelques chiffres . Actuellement 860 000 personnes sont touchées par la maladie d’Alzheimer. Si on ajoute les univers familiaux, 3 millions de personnes sont actuellement directement concernées. Or, cette maladie est corrélée au vieillissement de la population et à sa double dimension : d’une part, de plus en plus de personnes dépassent les 60 ans, d’autre part, les aînés vivent de plus en plus longtemps. Cette maladie est et restera donc en plein essor pour des décennies. Chaque année, 225 000 nouveaux cas sont diagnostiqués. Rappelons enfin que la maladie d’Alzheimer se révèle être la 4ème cause de mortalité en France.

La remise en cause de la capacité du patient Alzheimer à exercer sa citoyenneté

Le professeur d’éthique Emmanuel Hirsch décrit la maladie d’Alzheimer comme « une pathologie qui détruit inexorablement l’autonomie » . Or, au fondement de la citoyenneté réside l’autonomie, cette capacité à affirmer sa propre norme, préalable à la capacité de définir collectivement, dans un cadre démocratique, les normes d’une société.

 On sait en outre que, dans de nombreux cas, la maladie d’Alzheimer induit des formes de démence. Or, selon le professeur de médecine Robert Moulias , « toute maladie peut limiter les espaces de liberté d’une personne, en particulier les démences. La personne démente est captive de ses incapacités, en premier lieu de ne pouvoir s’exprimer. » Or le principal droit du citoyen, mais aussi son principal devoir au travers du vote, est de s’exprimer. On peut se demander si une personne incapable de s’exprimer est en capacité d’exercer sa citoyenneté.

Plus même, Robert Moulias ajoute que le patient Alzheimer dément est « prisonnier de l’immédiat », « sans passé proche, sans avenir proche ». Il n’identifie plus les lieux et les êtres. Cette maladie transforme donc radicalement une personne. Elle en modifie le caractère et altère fortement ses facultés. Elle mine ses relations affectives avec autrui : quel drame terrible lorsqu’un patient ne reconnaît plus son conjoint, ses proches, ou ses amis. Face à l’altération de ses facultés, difficile de considérer que la capacité à exercer la citoyenneté n’est elle aussi pas diminuée. En effet, avec une conscience affaiblie voire détruite de l’espace et du temps, comment un citoyen est il en capacité de prendre des décisions qui engagent l’avenir d’une société ?

Un patient Alzheimer doit-il conserver l’intégralité de ses droits civiques ?

La question philosophique qui se dessine est donc la suivante : si un patient Alzheimer n’est plus à même d’assumer les droits et devoirs résultant de son statut de citoyen, faut il par exemple la priver du droit de vote ou même de ses droits civiques en général ?

A cet égard, juridiquement, le patient Alzheimer reste un citoyen à part entière. Il n’est pas déclaré irresponsable de ses actes. Il reste électeur voire éligible (un certain nombre d’élus âgés décèdent d’ailleurs à cause de cette maladie comme tout autre citoyen). Certes, dans bien des cas, la question du droit de vote des patients Alzheimer est devenue très théorique. Repliés dans leur maison de retraite ou à leur domicile, ils ne vont plus voter. Mais lorsqu’on tient un bureau de vote, on croise toujours des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, se présenter dans l’isoloir. On ne peut que leur permettre d’être accompagnées par un aidant, conjoint ou enfant les soutenant. C’est probablement cet aidant, qui devient alors un aidant « civique », qui glisse le bulletin dans l’enveloppe. Cette aide matérielle prête alors à toutes les conjectures pour savoir si l’aidant a bien respecté la volonté du patient Alzheimer, ou si d’ailleurs si celui-ci dispose encore d’une réelle volonté.

A mon sens, ce n’est pas le rôle de notre démocratie que de stigmatiser ou de sanctionner des citoyens affaiblis, même quand leur lucidité vacille. Qui est en effet susceptible de tracer la ligne de partage entre ceux qui sont pleinement lucides et ceux qui ne le sont pas ? Qui peut établir la frontière entre les influences, qui permettent à chacun de se forger des convictions, et la manipulation?

Les patients Alzheimer ne sont sans doute plus des citoyens tout à fait comme les autres, mais il importe de les considérer comme tout citoyen. Cette maladie implique un tel repli sur soi, qu’il est du devoir de notre société de rechercher toutes les formes d’intégration possibles. Ainsi, la conservation des droits juridiques est la preuve que l’humanité de la personne est reconnue par delà sa maladie. Celle-ci est une souffrance individuelle que la société essaiera d’atténuer, et non de renforcer par une sanction, qui plus est stigmatisante. Toute tentative de manipulation doit bien entendu être sanctionnée mais il ne semble pas que le droit actuel appelle une réforme de fond.

Conclusion

La conservation des droits juridiques d’un patient Alzheimer dès lors que sa conscience est très affaiblie est un problème essentiel pour notre société. Toutefois, il me semble que les principes qui sous-tendent la démocratie doivent précisément s’appliquer, notamment le principe d’égalité devant les droits civiques, quelque soit la situation au regard de la santé. A cet égard, ce questionnement peut être étendu à d’autres personnes malades, comme celles souffrant de maladie mentale.

Mais le problème est en fait une interrogation inhérente à une démocratie : le sort collectif est toujours remis entre les mains du plus grand nombre. Or, qui peut affirmer la lucidité du plus grand nombre, ou même de chaque individu pris un à un ? Comment s’assurer que chaque citoyen exerce son choix librement, par delà toute pression, toute manipulation ? Or, il est nécessaire de postuler cette lucidité. Rappelons que le principal argument opposé au droit de vote des femmes était qu’elles seraient toujours inféodées, dans leur vote, à leur mari ou pire à l’église…

Ainsi, pour bénéficier des bienfaits d’une démocratie, et de l’incomparable légitimité qu’elle induit, il faut en accepter les risques et les limites, ceux de la responsabilité individuelle et collective. Mais la grandeur du démocrate est de savoir faire confiance, dans un pari risqué, au choix du plus grand nombre.

Un commentaire à “Alzheimer et citoyenneté”

  1. fonds dit :

    interessant,
    surtout venant de quelqu’un dont le parti tourne depuis 20 ans autour de la question du droit de vote des étrangers

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